Walter Scott
Le récit de Donnerhugel
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« L'adepte, en sa doctrine,
Nous peint chaque élément peuplé de ses esprits.
Le Sylphe, fils du ciel voltige dans l'ether bleu ;
Le Gnome vit morose dans les grottes profondes ;
La verte Naïade vogue sur la vague fière ;
Et le feu si terrible, est à la Salamandre,
Son esprit désigne, un séjour de bonheur. »
Anonyme.
Je vous disais, reprit Rudolph, que les barons d'Arnheim, quoique s'occupant, de
père en fils, d'études secrètes, étaient pourtant, comme les autres nobles
allemands, belliqueux et amateurs de la chasse. Tel était particulièrement le
caractère d'Herman d'Arnheim, aïeul maternel d'Anne de Geierstein, qui se
faisait gloire d'avoir un superbe haras, et possédait le plus noble coursier
qu'on eût jamais vu dans les Cercles de l'Allemagne. Je renonce à vous faire la
description d'un tel animal ; je me bornerai à dire qu'il était noir comme le
jais, sans un seul poil blanc sur sa tête ni à ses pieds. Pour cette raison, et
attendu son caractère fougueux, son maître l'avait nommé Apollyon, ce qu'on
regardait en secret comme tendant à confirmer les mauvais bruits qui couraient
sur la maison d'Arnheim, puisque le baron, disait-on, donnait à son cheval
favori le nom d'un démon.
Il arriva, un jour de novembre, que le baron était allé chasser dans la forêt,
et qu'il ne rentra chez lui qu'après la nuit venue. Il ne se trouvait aucun
étranger au château, car, je vous l'ai déjà donné à entendre, les barons n'y
recevaient guère que ceux dont ils pouvaient espérer d'obtenir de nouvelles
connaissances. Le baron était seul, assis dans son salon, éclairé par des
torches et des lampes. D'une main il tenait un livre dont les caractères
auraient été inintelligibles pour tout autre que pour lui ; l'autre était
appuyée sur une table de marbre, sur laquelle était placé un flacon de vin de
Tokay. Un page se tenait dans une attitude respectueuse au fond de cette grande
salle, où il ne régnait qu'un demi-jour, et l'on n'entendait d'autre son que
celui du vent de la nuit, qui semblait soupirer sur un ton lugubre en passant à
travers les cottes de mailles rouillées et les bannières en lambeaux, qui
formaient la tapisserie de cet appartement féodal. Tout à coup on entendit
quelqu'un monter l'escalier à la hâte et comme en tremblant ; la porte s'ouvrit
avec violence, et, l'effroi peint sur tous ses traits, Caspard, chef des écuries
du baron, ou son grand écuyer, accourut vers la table devant laquelle son maître
était assis, en s'écriant :
- Monseigneur ! Monseigneur ! il y a un diable dans l'écurie.
- Que signifie cette folie ? demanda le baron en se levant, surpris et mécontent
d'être interrompu d'une manière si inusitée.
- Je me soumets à tout votre déplaisir, dit Caspard, si je ne vous dis pas la
vérité. Apollyon...
Il s'interrompit un instant.
- Parle donc, fou que tu es ! s'écria le baron, mon cheval est-il malade ? lui
est-il arrivé quelque accident ?
Tout ce que put faire le grand écuyer fut de répéter :
- Apollyon !
- Eh bien ! dit le baron, quand Apollyon lui-même serait ici en personne, il n'y
aurait pas de quoi effrayer un homme brave.
- Le diable est à côté d'Apollyon ! s'écria le chef des écuries.
- Fou ! s'écria le baron, en saisissant une torche, qui peut t'avoir tourné
l'esprit ? Des gens comme toi, nés pour nous servir, devraient avoir plus
d'empire sur leur tête, par égard pour nous, si ce n'est pour eux-mêmes.
Tout en parlant ainsi, il traversa la cour du château pour se rendre dans ses
écuries, qui en occupaient toute l'extrémité inférieure, et où cinquante beaux
coursiers étaient rangés des deux côtés. Près de chacun d'eux étaient placées
les armes offensives et défensives d'un homme d'armes, aussi brillantes et en
aussi bon état qu'il était possible, et la cotte de buffle qui formait le
vêtement de dessous du soldat. Le baron y entra avec deux domestiques qui
l'avaient suivi, étonnés de cette alarme extraordinaire. Il marcha à grands pas
entre ces deux rangs de chevaux, et s'approcha de son coursier favori, qui était
à l'autre extrémité de l'écurie, du côté droit. L'animal ne hennit point, ne
secoua point la tête, ne battit pas du pied, enfin ne donna aucun de ces signes
par lesquels il avait coutume de témoigner sa joie quand il voyait arriver son
maître. Il ne parut le reconnaître que par une sorte de gémissement qui semblait
implorer son assistance.
Sir Herman leva sa torche, et vit un individu sombre, et de haute taille qui
avait la main appuyée sur l'épaule du cheval.
- Qui es-tu ? que fais-tu ici ? lui demanda le baron.
- Je cherche refuge et hospitalité, répondit l'étranger, et je te le demande par
l'épaule de ton cheval, et par le tranchant de ton sabre, et puissent-ils ne
jamais te manquer au besoin !
- Tu es donc un frère du Feu sacré ? dit le baron Herman d'Arnheim. Je ne puis
te refuser ce que tu me demandes d'après les rites des Mages perses. Contre qui
et pour combien de temps me demandes-tu ma protection ?
- Contre ceux qui viendront me chercher avant que le coq chante, répondit
l'étranger, et pour l'espace de temps d'un an et un jour à compter de ce moment.
Mon serment et mon honneur ne me permettent pas de te refuser. Je te protégerai
donc un an et un jour ; ta tête aura l'abri de mon toit, tu t'assiéras à ma
table et tu boiras de mon vin. Mais toi aussi, tu dois obéir à la loi de
Zoroastre. De même qu'elle dit : « Que le plus fort protège le plus faible »,
elle dit aussi « que le plus sage instruise celui qui a moins de connaissances
». Je suis le plus fort, et tu seras en sûreté sous ma protection ; mais tu es
le plus sage, et tu dois m'instruire dans les plus secrets mystères.
- Vous voulez vous amuser aux dépens de votre serviteur, dit l'étrange visiteur,
mais si Dannischemend sait quelque chose qui puisse être utile à Herman, ses
instructions seront pour lui comme celles d'un père à son fils.
- Sors donc de ta place de refuge, dit le baron d'Arnheim. Je te jure par le Feu
sacré, qui vit sans aliments terrestres, par la fraternité qui existe entre
nous, par l'épaule de mon cheval, et par le tranchant de mon sabre, que je
garantirai ta sûreté pendant un an et un jour, autant que mon pouvoir y suffira.
L'étranger sortit de l'écurie, et ceux qui virent son extérieur singulier ne
furent pas très surpris que Caspard eût été effrayé, en le trouvant dans
l'écurie, sans savoir comment il avait pu s'y introduire. Quand il fut entré
dans le salon, où le baron le conduisit, comme il y aurait conduit un hôte
respectable, accueilli avec plaisir, la clarté des torches fit voir que c'était
un homme de grande taille et ayant un air de dignité. Il portait le costume
asiatique, c'est-à-dire un cafetan ou longue robe noire, semblable à celle que
portent les Arméniens, et un grand bonnet carré, couvert de la laine noire des
moutons d'Astrakan. Ses vêtements étaient noirs, ce qui faisait ressortir une
longue barbe blanche qui lui tombait sur la poitrine. Sa robe était retenue
autour de sa taille par une ceinture en filet de soie noire, dans laquelle, au
lieu de poignard et de cimeterre, étaient passés un étui d'argent et un rouleau
de parchemin. Le seul ornement qu'il portât était un rubis d'une grosseur peu
commune, et dont l'éclat était tel que, lorsque la lumière le frappait, il
semblait darder les rayons qu'il ne faisait que réfléchir. Le baron lui offrit
alors des rafraîchissements, mais l'étranger lui répondit :
- Je ne puis rompre le pain, ni faire passer une goutte d'eau entre mes lèvres,
jusqu'à ce que le Vengeur soit arrivé devant votre seuil.
Le baron donna ordre qu'on remît de l'huile dans les lampes, et qu'on allumât de
nouvelles torches ; il dit à tous ses gens d'aller se reposer, et resta seul
avec l'étranger. À minuit, les portes du château furent ébranlées comme par un
ouragan, et l'on entendit une voix, comme celle d'un héraut, demander qu'on lui
remît son prisonnier, Dannischemend, fils d'Ali. Le gardien de la porte entendit
alors ouvrir une fenêtre, et reconnut la voix de son maître, qui parlait à la
personne qui venait de faire cette sommation. Mais la nuit était ...
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