E.T.W. HOFFMANN
Don Juan
***********
Un bruit assourdissant, le cri répété : « Le théâtre commence ! » me tirèrent du
doux sommeil dans lequel j'étais tombé. Les basses murmuraient de concert, - un
coup de timbales, - un accord de trompettes, un ut échappé lentement d'un
hautbois, - les violons qui s'accordent : je me frotte les yeux. Le diable se
serait-il joué de moi dans mon enivrement ? Non, je me trouve dans la chambre de
l'hôtel où je suis descendu hier, à demi-rompu. Précisément au-dessus de mon
nez, pend le cordon rouge de la sonnette. Je le tire avec violence. Un garçon
paraît.
- Mais, au nom du ciel, que signifie cette musique confuse, si près de moi ?
va-t-on donner un concert dans la maison?
- Votre Excellence (j'avais bu du vin de Champagne à la table d'hôte), Votre
Excellence, ne sait peut-être pas que cet hôtel touche au théâtre? Cette porte
tapissée conduit à un petit corridor, d'où l'on entre dans la loge n° 23 : c'est
la loge des étrangers.
- Comment ? la loge des étrangers ?
- Oui, une petite loge qui ne contient que deux personnes, trois au plus; elle
est réservée aux gens de distinction, tout proche du théâtre, grillée et
tapissée de vert. S'il plaisait à Votre Excellence... on donne aujourd'hui Don
Juan, du célèbre Mozart. Le prix de la place est d'un écu et de huit gros; nous
le mettrons sur le compte.
Il prononça ces derniers mots en ouvrant déjà la porte de la loge, tant, au seul
nom de Don Juan, je m'étais empressé de me précipiter dans le corridor par la
porte tapissée. La salle était vaste, décorée avec goût et éclairée d'une façon
brillante; les loges et le parterre étaient chargés de monde. Les premiers
accords de l'ouverture me convainquirent que l'orchestre était excellent; et si
les chanteurs le secondaient quelque peu, je devais m'attendre à toutes les
jouissances que me promettait le chef-d'oeuvre. - Dans l'andante, l'effroi du
terrible et souterrain regno all pianto s'empara de moi; l'horreur pénétra dans
mon âme. La joyeuse fanfare, placée à la septième mesure de l'allégro, résonna
comme les cris de plaisir d'un criminel ; je crus voir des démons menaçants
sortir de la nuit profonde, puis des figures animées par la gaieté danser avec
ivresse sur la mince surface d'un abîme sans fond. Le conflit de la nature
humaine, avec les puissances inconnues qui la circonviennent pour la détruire,
s'offrit clairement à mon esprit: enfin, la tempête s'apaisa, et le rideau fut
levé. Gelé et malcontent sous son manteau, Léporello s'avance vers le pavillon,
par la nuit noire, et commence: Notte e giorno fatigar. - Ainsi de l'italien, me
dis-je: Ah! che piacere! Je vais donc entendre tous les airs, tous les
récitatifs tels que le grand maître les a reçus dans son esprit, et tels qu'il
nous les a transmis! - Don Juan se précipite sur la scène, et derrière lui dona
Anna, retenant le coupable par son manteau. Quel aspect! Elle eût pu être plus
légère, plus élancée, plus majestueuse dans sa démarche; mais, quelle tête! des
yeux d'où s'échappent, comme d'un point électrique, l'amour, la haine, la
colère, le désespoir; des cheveux dont les anneaux flottants volent sur le cou
d'un cygne; ce blanc négligé, qui recouvre et trahit à la fois des charmes qu'on
ne vit jamais sans danger. Encore soulevé par l'émotion, son sein s'abaisse et
s'élève violemment. Et quelle voix! écoutez-la chanter: Non sperar se non
m'uccidi. - A travers le tumulte des instruments s'échappent, comme par éclairs,
les accents infernaux; en vain Don Juan cherche à se débarrasser. Le veut-il
donc ? pourquoi ne repousse-t-il pas d'une main puissante cette faible femme ?
pourquoi ne prend-il pas la fuite ? Le crime qu'il vient de commettre a-t-il
brisé ses forces, ou le combat que se livrent en lui l'amour et la haine, lui
ravit-il son courage? Le vieux père a payé de sa vie la folie qu'il a commise de
combattre dans le nuit ce terrible adversaire. Don Juan et Léporello s'avancent
ensemble sur le devant de la scène. Don Juan se débarrasse de son manteau, et
reste en costume de satin rouge richement brodé; une noble et vigoureuse
stature! Son visage est mâle, ses yeux perçants, ses lèvres mollement arrondies;
le singulier jeu des muscles de son front lui donne une expression diabolique,
qui excite une légère terreur sans affaiblir la beauté de ses traits; on dirait
qu'il peut exercer la magie de la fascination; il semble que les femmes, dès
qu'elles ont subi son regard, ne puissent plus s'en détacher, et soient
contraintes d'accomplir elles-mêmes leur perdition. - Long et fluet, couvert
d'une veste rayée de rouge et de blanc, d'un petit manteau gris, d'un chapeau
blanc à plumes rouges, Léporello arpente le plancher; les traits de son visage
offrent un singulier mélange de bonhomie, de finesse, d'ironie et de jovialité:
on voit que le vieux coquin mérite d'être le serviteur et le complice de Don
Juan. Ils ont heureusement escaladé le mur, ils ont pris la fuite. - Des
flambeaux. Dona Anna et Don Ottavio paraissent: un petit homme paré, maniéré,
léché, de vingt et un ans au plus. Comme fiancé d'Anna, il demeure sans doute
dans la maison, pour qu'on ait pu l'appeler si promptement: il a entendu le
bruit tout d'abord, et il aurait pu accourir, et peut-être sauver le père; mais
il fallait auparavant qu'il se parât, et le beau jeune homme craint peut-être la
froideur de la nuit. - «Ma qual mai s'offre, o Dei, spectacolo funeste agli
occhi miei! » Il y a plus que du désespoir sur cet effroyable attentat, dans les
accents de ce duo et de ce récitatif. La maigre Dona Elvira, portant encore les
traces d'une grande beauté, mais d'une beauté flétrie, vient se plaindre du
traître Don Juan, et le compatissant Léporello remarquait fort ingénieusement
qu'elle parlait comme un livre, parla come un libre stampato, lorsque je crus
entendre quelqu'un derrière moi. On pouvait facilement avoir ouvert la porte de
la loge, et s'être placé dans le fond. Cela me chagrina singulièrement. Je
m'étais trouvé si heureux d'être seul dans cette loge, de pouvoir entendre, sans
être troublé, le divin chef-d'oeuvre si bien représenté; de me laisser saisir
par toutes les impressions qu'il porte, et de m'abandonner à moi-même! Un seul
mot, un mot absurde, m'eût douloureusement arraché à mon enthousiasme ! Je
résolus de ne faire aucune attention à mon voisin, et tout adonné à la
représentation, d'éviter chaque mot, chaque regard. La tête appuyée sur ma main,
tournant le dos à mon compagnon, je dirigeai mes yeux vers la scène. Tout y
répondait à l'excellence du début. La petite Zerlina, vive et amoureuse,
consolait par des traits charmants le pauvre sot de Mazetto. Don Juan épanchait
son mépris pour ses semblables, dont il ne faisait que des instruments de
plaisir, dans l'air brusque et coupé Fin ch'han dalvino. Le jeu de ses muscles
exprimait admirablement sa pensée. Les masques parurent. Leur trio était une
prière qui montait en accords purs vers le ciel. Le fond du théâtre s'ouvrit. La
joie éclata: le choc des verres retentit; les paysans et tous les masques que la
fête de Don Juan avait attirés, dansaient et formaient des groupes animés. - Les
trois masques conjurés pour la vengeance s'avancèrent. Tout devint solennel;
puis on se remit à danser jusqu'au moment où Zerlina est sauvée, et où Don Juan
s'avance courageusement, l'épée haute, au-devant de son ennemi. Il fait sauter
l'épée des mains de son rival, et se fraie un chemin à travers la multitude
qu'il met en désordre.
Déjà depuis longtemps, je croyais entendre derrière moi une haleine fraîche et
voluptueuse, et comme le frôlement d'une robe de soie: je soupçonnais la
présence d'un être féminin; mais, entièrement plongé dans le monde poétique que
m'ouvrait l'harmonie, je ne me laissai pas distraire de mes rêves. Quand le
rideau se fut abaissé, je me retournai. - Non, il n'est pas de paroles pour
exprimer mon étonnement: Dona Anna, entièrement habillée comme je l'avais vue
sur le théâtre, se trouvait là et dirigeait sur moi son regard plein d'âme et
d'expression! Je restai sans voix, la contemplant d'un oeil effaré; sa bouche (à
ce qu'il me sembla du moins) forma un sourire ironique et léger, dans lequel je
crus voir se réfléchir ma figure stupide. Je sentis la nécessité de lui parler,
et ...
|
|
|
|
|
|
|
|
|