Title: L'HOMME AU SABLE

Author:HOFFMANN E.T.A.
Subject:GERMAN FICTION
Source:
Download book:
Words Statistics:words statistics
 

Number of words for page:
E.T.W. HOFFMANN


L'Homme au Sable



*********


I
Nathanaël à Lothaire.
Sans doute, vous êtes tous remplis d'inquiétude, car il y a bien longtemps que
je ne vous ai écrit. Ma mère se fâche, Clara pense que je vis dans un tourbillon
de joies, et que j'ai oublié entièrement la douce image d'ange si profondément
gravée dans mon coeur et dans mon âme. Mais il n'en est pas ainsi ; chaque jour,
à chaque heure du jour, je songe à vous tous, et la charmante figure de ma Clara
passe et repasse sans cesse dans mes rêves; ses yeux transparents me jettent de
doux regards, et sa bouche me sourit comme jadis lorsque j'arrivai auprès de
vous. Hélas ! comment eussé-je pu vous écrire dans la violente disposition
d'esprit qui a jusqu'à présent troublé toutes mes pensées ? Quelque chose
d'épouvantable a pénétré dans ma vie ! Les sombres pressentiments d'un avenir
cruel et menaçant s'étendent sur moi, comme des nuages noirs, impénétrables aux
joyeux rayons du soleil. Faut-il donc que je te dise ce qui m'arriva ? Il le
faut, je le vois bien ; mais rien qu'en y songeant, j'entends autour de moi
comme des ricanements moqueurs. Ah ! mon bien-aimé Lothaire ! comment te
ferai-je comprendre un peu seulement que ce qui m'arriva, il y a peu de jours,
est de nature à troubler ma vie d'une façon terrible. Si tu étais ici, tu
pourrais voir par tes yeux; mais maintenant tu me tiens certainement pour un
visionnaire absurde. Bref, l'horrible vision que j'ai eue, et dont je cherche
vainement à éviter l'influence mortelle, consiste simplement, en ce qu'il y a
peu de jours, à savoir le 30 octobre à midi, un marchand de baromètres entra
dans ma chambre, et m'offrit ses instruments. Je n'achetai rien, et je le
menaçai de le précipiter du haut de l'escalier, mais il s'éloigna aussitôt.
Tu soupçonnes que des circonstances toutes particulières, et qui ont fortement
marqué dans ma vie, donnent de l'importance à ce petit événement. Cela est en
effet. Je rassemble toutes mes forces pour te raconter avec calme et patience
quelques aventures de mon enfance, qui éclaireront toutes ces choses à ton
esprit. Au moment de commencer, je te vois rire, et j'entends Clara qui dit : -
Ce sont de véritables enfantillages! - Riez, je vous en prie, riez-vous de moi
du fond de votre coeur ! - Je vous en supplie ! - Mais, Dieu du ciel ! ... mes
cheveux se hérissent, et il me semble que je vous conjure de vous moquer de moi,
dans le délire du désespoir, comme Franz Moor conjurait Daniel. Allons,
maintenant, au fait. Hors les heures des repas, moi, mes frères et mes soeurs,
nous voyions peu notre père. Il était fort occupé du service de sa charge. Après
le souper, que l'on servait à sept heures, conformément aux anciennes moeurs,
nous nous rendions tous, notre mère avec nous, dans la chambre de travail de mon
père, et nous prenions place autour d'une table ronde. Mon père fumait du tabac
et buvait de temps en temps un grand verre de bière. Souvent il nous racontait
des histoires merveilleuses, et ses récits l'échauffaient tellement qu'il
laissait éteindre sa longue pipe; j'avais l'office de la rallumer, et
j'éprouvais une grande joie à le faire. Souvent aussi, il nous mettait des
livres d'images dans les mains, et restait silencieux et immobile dans son
fauteuil, chassant devant lui d'épais nuages de fumée qui nous enveloppaient
tous comme dans des brouillards. Dans ces soirées-là, ma mère était fort triste,
et à peine entendait-elle sonner neuf heures, qu'elle s'écriait : « Allons,
enfants, au lit... l'Homme au Sable va venir. Je l'entends déjà. » En effet,
chaque fois, on entendait des pas pesants retentir sur les marches; ce devait
être l'Homme au Sable. Une fois entre autres, ce bruit me causa plus d'effroi
que d'ordinaire, je dis à ma mère qui nous emmenait : Ah! maman, qui donc est ce
méchant Homme au Sable qui nous chasse toujours? Comment est-il ? - Il n'y a
point d'Homme au Sable, me répondit ma mère. Quand je dis : l'Homme au Sable
vient ; cela signifie seulement que vous avez besoin de dormir, et que vos
paupières se ferment involontairement, comme si l'on vous avait jeté du sable
dans les yeux.
La réponse de ma mère ne me satisfit pas, et, dans mon imagination enfantine, je
devinai que ma mère ne me niait l'existence de l'Homme au Sable que pour ne pas
nous effrayer. Mais je l'entendais toujours monter les marches. Plein de
curiosité, impatient de m'assurer de l'existence de cet homme, je demandai enfin
à la vieille servante qui avait soin de ma plus jeune soeur, quel était ce
personnage. - Eh ! mon petit Nathanaël, me répondit-elle, ne sais-tu pas cela?
C'est un méchant homme qui vient trouver les enfants lorsqu'ils ne veulent pas
aller au lit, et qui leur jette une poignée de sable dans les yeux, à leur faire
pleurer du sang. Ensuite, il les plonge dans un sac et les porte dans la pleine
lune pour amuser ses petits enfants qui ont des becs tordus comme les
chauves-souris, et qui leur piquent les yeux, à les faire mourir. Dès lors
l'image de l'Homme au Sable se grava dans mon esprit d'une façon horrible; et le
soir, dès que les marches retentissaient du bruit de ses pas, je tremblais
d'anxiété et d'effroi; ma mère ne pouvait alors m'arracher que ces paroles
étouffées par mes larmes: l'Homme au Sable! l'Homme au Sable! Je me sauvais
aussitôt dans une chambre, et cette terrible apparition me tourmentait durant
toute la nuit. - J'étais déjà assez avancé en âge pour savoir que l'anecdote de
la vieille servante n'était pas fort exacte, cependant l'Homme au Sable restait
pour moi un spectre menaçant. J'étais à peine maître de moi, lorsque je
l'entendais monter pour se rendre dans le cabinet de mon père. Quelquefois son
absence durait longtemps; puis ses visites devenaient plus fréquentes, cela dura
deux années. Je ne pouvais m'habituer à cette apparition étrange, et la sombre
figure de cet homme inconnu ne pâlissait pas dans ma pensée. Ses rapports avec
mon père occupaient de plus en plus mon esprit, et l'envie de le voir augmentait
en moi avec les ans. L'Homme au Sable m'avait introduit dans le champ du
merveilleux où l'esprit des enfants se glisse si facilement. Rien ne me plaisait
plus que les histoires épouvantables des génies, des démons et des sorcières;
mais pour moi, dans toutes ces aventures, au milieu des apparitions les plus
effrayantes et les plus bizarres, dominait toujours l'image de l'Homme au Sable
que je dessinais à l'aide de la craie et du charbon, sur les tables, sur les
armoires, sur les murs, partout enfin, et toujours sous les formes les plus
repoussantes. Lorsque j'eus atteint l'âge de dix ans, ma mère m'assigna une
petite chambre pour moi seul. Elle était peu éloignée de la chambre de mon père.
Chaque fois, qu'au moment de neuf heures, l'inconnu se faisait entendre, il
fallait encore nous retirer. De ma chambrette, je l'entendais entrer dans le
cabinet de mon père, et, bientôt après, il me semblait qu'une vapeur odorante et
singulière se répandît dans la maison. La curiosité m'excitait de plus en plus à
connaître cet Homme au Sable. J'ouvris ma porte, et je me glissai de ma chambre
dans les corridors; mais je ne pouvais rien entendre; car l'étranger avait déjà
refermé la porte. Enfin, poussé par un désir irrésistible, je résolus de me
cacher dans la chambre même de mon père pour attendre l'Homme au Sable.
A la taciturnité de mon père, à la tristesse de ma mère, je reconnus un soir que
l'Homme au Sable devait venir. Je prétextai une fatigue extrême, et, quittant la
chambre avant neuf heures, j'allai me cacher dans une petite niche pratiquée
derrière la porte. La porte craqua sur ses gonds, et des pas lents, tardifs et
menaçants retentirent depuis le vestibule jusqu'aux marches. Ma mère et tous les
enfants se levèrent et passèrent devant moi. J'ouvris doucement, bien doucement,
la porte de la chambre de mon père. Il était assis comme d'ordinaire, en silence
et le dos tourné vers l'entrée. Il ne m'aperçut pas, je me glissai légèrement
derrière lui, et j'allai me cacher sous le rideau qui voilait une armoire où se
trouvaient appendus ses habits. Les pas approchaient de plus en plus, l'Homme
toussait, soufflait et murmurait singulièrement. Le coeur me battait d'...
Page: 1
 

Help

  • Select one or more words and get availables translations in Logos Dictionary.
  • Set the number of words for each page and refresh the content.
  • Go to the beginning of the document
  • Go to previous page
  • Go to next page
  • Go to the end of document
  • Libri.it

    Libri.it AMORE E PSICHEJEAN-BLAISE SI INNAMORANELLPILOURSINE VA A PESCA
  • Illustrati

    Sfoglia riviste di Illustrati