Title: LE SANCTUS

Author:HOFFMANN E.T.A.
Subject:GERMAN FICTION
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E.T.W. HOFFMANN



Le Sanctus



*********


Le docteur secoua la tête d'un air mécontent. - Quoi ! s'écria le maître de
chapelle en s'élançant de sa chaire, quoi ! le catarrhe de Bettina aurait-il
quelque chose d'inquiétant ?
Le docteur cogna deux ou trois fois de son jonc d'Espagne sur le parquet, prit
sa tabatière, la remit dans sa poche sans prendre de tabac, leva les yeux au
plafond comme pour en compter les solives, et toussa sans prononcer une parole.
Cela mit le maître de chapelle hors de lui, car il savait déjà que la pantomime
du docteur disait clairement: - Le cas est fâcheux : je ne sais qu'y faire, et
je tâte en aveugle comme le docteur de Gil-Blas de Santillane.
- Mais voyons, parlez clairement, et dites-nous, sans tous ces airs
d'importance, ce qu'il en est du rhume que Bettina a gagné en négligeant de se
couvrir de son châle au sortir de l'église. Il ne lui en coûtera pas la vie, à
cette pauvre, petite, j'imagine. - Oh ! nullement, dit le docteur en reprenant
sa tabatière et y puisant cette fois, nullement ; mais il est plus que probable
qu'elle ne pourra plus chanter une note dans toute sa vie.
A ces mots, le maître de chapelle enfonça ses dix doigt dans ses cheveux avec un
tel désespoir qu'un nuage de poudre se répandit autour le lui ; il parcourut la
chambre dans une agitation extrême, et s'écria : - Ne plus, chanter ! ne plus
chanter ! Bettina ne plus chanter ! Toute ces charmantes canzonnettes, ces
merveilleux boleros, ces eravissantes seguidillas, qui coulaient de ses lèvres
comme des ruisseaux de miel ;tout cela serait mort ? Elle ne nous ferait plus
entendre ces doux agnus, ces tendres benedictus ? Oh ! oh ! - Plus de miserere
qui vous purgeaient de toutes les idées terrestres, et qui m'inspiraient un
monde entier de thèmes chromatiques? - Tu mens, docteur, tu mens ! l'organiste
de la cathédrale, qui me poursuit de sa haine depuis que j'ai composé un qui
tollis à huit voix, au ravissement de l'univers entier, t'a séduit pour me nuire
! Il veut me pousser au désespoir, pour que je n'achève pas ma nouvelle messe ;
mais il ne réussira pas ! Je les porte là, les solo de Bettina (il frappa sur sa
poche) ; et demain, tout à l'heure, la petite les chantera d'une voix plus
argentine que la clochette de l'église.
Le maître de chapelle prit son chapeau et voulut s'éloigner ; le docteur le
retint en lui disant avec douceur :
- J'honore votre enthousiasme, mon digne ami, mais je n'exagère en rien, et je
ne connais nullement l'organiste de la cathédrale, quel qu'il soit. Depuis le
jour où Bettina a chanté les solo dans les Gloria et les Credo, elle a été
atteinte d'une extinction de voix qui défie tout mon art, et me fait craindre,
comme je l'ai dit, qu'elle ne chante plus. - Très bien ! s'écria le maître de
chapelle, comme résigné dans son désespoir, très bien ! Alors, donnez-lui de
l'Opium, - de l'Opium, et si longtemps de l'opium qu'elle finisse par une douce
mort ; car si Bettina ne chante plus, elle ne doit plus vivre : elle ne vit plus
que pour chanter ; elle n'existe que dans son chant ! Céleste docteur,
faites-moi ce plaisir ; empoisonnez-la plutôt. J'ai des connexions dans le
collège criminel ; j'ai étudié avec le président à Halle ; c'était un excellent
cor, et nous concertions toutes les nuits avec accompagnement obligé de chats et
de chiens ! Vous ne serez pas inquiété à cause de cela, je vous le jure ; mais
empoisonnez-là, je vous en prie, mon bon docteur. - Quand on a déjà atteint à un
certain âge, dit le docteur, quand on en est venu à porter de la poudre depuis
maintes années, on ne crie pas ainsi ; on ne parle pas d'empoisonnement et de
meurtre : on s'assied tranquillement dans son fauteuil et on écoute son docteur
avec patience.
Le maître de chapelle s'écria d'un ton lamentable : - Que vais-je entendre ? et
fit ce que le docteur lui ordonnait . - Il y a, dit le docteur, il y a en effet,
dans la situation de Bettina, quelque chose de bizarre, je dirais même de
merveilleux. Elle parle librement, avec toute la puissance de son organe ; elle
n'a pas seulement l'apparence d'un mal de gorge ordinaire, elle est même en état
de donner un ton musical : mais dès qu'elle veut élever sa voix jusqu'au chant,
un je ne sais quoi inconcevable étouffe le son, ou l'arrête de manière à lui
donner un accent mat et catarrhal, et à ne lui laisser en quelque sorte que
l'ombre de lui-même. Bettina, monsieur, compare très judicieusement son état à
un rêve dans lequel on s'efforce en vain de planer dans les airs. Cet état
négatif de maladie se rit de ma science et de tous les moyens que j'emploie.
L'ennemi que je combats m'échappe comme un spectre. Et vous avez eu raison de
dire que Bettina n'existe que dans son chant, car elle meurt déjà d'effroi en
songeant qu'elle pourra perdre sa voix ; et cette affection redoublant son mal,
je suis fondé à croire que toute la maladie de la jeune fille est plutôt
psychique que physique. - Très bien, docteur ! s'écria un troisième
interlocuteur qui était resté dans un coin, les bras croisés, et que nous
désignerons sous le nom du voyageur enthousiaste ; très bien, mon excellent
docteur ! vous avez touché du premier coup le point délicat ! la maladie de
Bettina est la répercussion physique d'une impression morale ; et, en cela, elle
n'est que plus dangereuse. Moi seul, je puis tout vous expliquer, messieurs ! -
Que vais-je entendre ! dit le maître de chapelle d'un ton encore plus
lamentable. Le docteur approcha sa chaise du voyageur enthousiaste, et le
regarda en souriant ; mais le voyageur, levant les yeux au ciel, commença sans
regarder le docteur ni le maître de chapelle. - Maître de chapelle ! dit-il, je
vis une fois un petit papillon bariolé qui s'était pris dans les fils de votre
double clavicorde. La petite créature voltigeait gaiement de côté et d'autre, et
ses ailerons brillants battaient tantôt les cordes supérieures, tantôt les
cordes inférieures, qui rendaient alors tout doucement des sons et des accords
d'une délicatesse infinie, et perceptibles seulement pour le tympan le plus
exercé. Le léger insecte semblait voluptueusement porté par les ondulations de
l'harmonie ; il arrivait quelquefois cependant qu'une corde, touchée plus
brusquement, frappait comme irritée les ailes du joyeux papillon dont les
couleurs étincelantes s'éparpillaient aussitôt en poussière ; mais il continua
de voltiger gaiement, jusqu'à ce que, froissé, blessé de plus en plus par les
cordes, il allât tomber sans vie dans l'ouverture de la table d'harmonie, au
milieu des doux accords qui l'avaient enivré. - Que voulez-vous dire par ces
paroles ? demanda le maître de chapelle. - Faites-en l'application, mon cher
ami. J'ai réellement entendu le papillon en question jouer sur votre clavicorde,
mais je n'ai voulu qu'exprimer une idée qui m'est revenue en entendant le
docteur parler du mal de Bettina. Il m'a toujours semblé que la nature nous
avait placés sur un immense clavier dont nous touchons sans cesse les cordes ;
les sons et les accords que nous en tirons involontairement nous charment comme
notre propre ouvrage ; et souvent nous mettons les cordes si rudement en jeu,
d'une façon si peu harmonique, que nous tombons mortellement blessés par leur
répulsion. - C'est fort obscur ! dit le maître de chapelle. - Oh ! patience !
s'écria le docteur en riant. Il va se remettre en selle sur son dada, et partir
en plein galop pour le pays des pressentiments, des sympathies, et des rêves, où
il ne s'arrêtera qu'à la station du magnétisme. - Doucement, doucement, mon sage
docteur, dit le voyageur enthousiaste ; ne vous moquez pas de choses dont vous
avez reconnu vous-même la puissance. N'avez-vous pas dit tout à l'heure que la
maladie de Bettina est un mal tout psychique ? - Mais, dit le docteur, quel
rapport trouvez-vous entre Bettina et le malheureux papillon ? - Si on voulait
tout examiner en détail, et passer en revue jusqu'au moindre grain de poussière,
ce serait un travail fort ennuyeux ! dit le voyageur enthousiaste. Laissons les
cendres du papillon reposer au fond du clavicorde.
Lorsque je vins ici l'année dernière, la pauvre Bettina était fort à la mode ;
elle était recherchée, comme on dit, et on ne pouvait boire du thé sans entendre
Bettina chanter une romance espagnole, une canzonnette italienne ou une romance
française dans le goût de Souvent l'amour, etc. Je craignais vraiment que la
pauvre enfant ne pérît dans l'...
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