E.T.W. HOFFMANN
L'enfant étranger
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LE SIRE DE BRAKEL DE BRAKELHEIM
Il était une fois un seigneur qui répondait au nom de Thaddeus von Brakel ; il
résidait au hameau de Brakelheim, qu'il avait hérité de feu son père le sire de
Brakel, et qui était son fief. Les quatre paysans qui avec lui faisaient toute
la population du hameau le nommaient leur gracieux seigneur, bien qu'il allât
comme eux tête nue, et qu'il n'échangeât sa grosse veste de drap contre une fine
tunique verte et un gilet rouge à brandebourgs dorés que le dimanche, pour s'en
aller à l'église du grand village voisin avec sa femme et ses deux enfants,
Felix et Christlieb. Ces mêmes paysans si quelqu'un leur demandait le chemin
pour se rendre chez le sire de Brakel, avaient coutume de répondre : « Toujours
tout droit, traversez le village, montez sur la colline, et là où sont les
bouleaux, c'est le château de notre gracieux seigneur. » Cependant, chacun sait
qu'un château doit être une haute bâtisse avec beaucoup de portes et de
fenêtres, voire avec des tours et des girouettes étincelantes. Mais il n'y avait
rien de pareil sur le tertre aux bouleaux ; on n'y voyait qu'une maisonnette
basse, avec quelques petites fenêtres, qu'on ne découvrait guère avant d'y être
arrivé. S'il advient parfois qu'à peine arrivé devant la poterne d'un grand
château on s'arrête soudain et que, sous le souffle glacé de l'air qui en sort,
sous le regard mort des étranges statues, terribles sentinelles postées le long
du mur, on perde toute envie d'entrer et préfère rebrousser chemin, rien de
semblable ne se produisait devant la petite maison du sire Thaddeus von Brakel.
Déjà, dans le bois, les bouleaux élancés vous ont salués aimablement de leurs
branches feuillues, murmurant de leurs doux bruissements des paroles de
bienvenue, et voici qu'en vue de la maison on croirait que de douces voix, au
travers des vitres polies et de l'épaisse et sombre treille qui habille le mur
jusqu'au toit, chantonnent ces mots suaves :
« Entre donc, entre, ami voyageur, si tu es las, tout ici est paix et
hospitalité ! » A quoi font écho les hirondelles, quittant leur nid, y rentrant,
gazouillant gaiement ; et du haut de la cheminée, la vieille cigogne, imposante,
abaisse un regard grave et entendu, disant : « Voici bien des années que je
passe mes étés ici, mais je ne saurais trouver sur terre un meilleur logis, et
si je pouvais refréner mon humeur vagabonde, si en hiver le temps n'était si
glacial et le bois si cher, je ne bougerais assurément jamais de cette place. »
Ce n'était peut-être pas un château que la maison du sire de Brakel ; mais elle
était bien accueillante.
UNE VISITE DISTINGUÉE
La dame de Brakel se leva un matin de très bonne heure et fit un gâteau qui
employait plus d'amandes et de raisins que le gâteau de Pâques, et qui en était
donc cent fois plus délicieux. Cependant, le sire de Brakel brossait sa tunique
verte et son gilet rouge et l'on revêtit Felix et Christlieb de leurs plus beaux
habits.
- Aujourd'hui, déclara le sire de Brakel, vous n'irez pas comme à l'ordinaire
courir les bois ; vous resterez bien sages à la maison, afin d'être propres et
coquets quand arrivera monsieur votre oncle.
Le soleil, clair et joyeux, avait percé les brumes matinales et jetait ses
rayons dorés sur les fenêtres ; la brise caressait les feuillages ; pinsons,
serins et rossignols entremêlaient leurs plus joyeuses chansons. Christlieb
était assise à la table, tranquille et recueillie ; tantôt elle tirait sur les
rubans rouges de sa petite robe, tantôt elle s'appliquait à continuer un tricot,
mais aujourd'hui cela n'avançait pas beaucoup. Felix, à qui son père venait de
donner un beau livre d'images, ne le regardait guère ; il levait les yeux vers
le petit bois de bouleaux où d'habitude, chaque matin, il avait la permission de
s'ébattre à sa guise. « Il fait si beau dehors ! » soupirait-il tout bas. Mais
lorsque le grand chien de ferme, Sultan, se mit à sauter devant la fenêtre en
jappant et grondant, puis qu'il courut en direction du bois, revint, et de
nouveau gronda et aboya comme pour crier à Felix : « Ne viens-tu pas dans le
bois ? Que fais-tu donc dans cette pièce sombre ? », Felix ne se tint plus
d'impatience.
- Maman chérie, s'écria-t-il, permets-moi de faire seulement quelques pas
dehors.
Mais la dame de Brakel répondit :
- Non, non, reste bien sage ici. Je ne sais que trop ce qui se passerait : tu ne
peux pas sortir sans que Christlieb coure derrière, et vous voilà dans les
ronces et les épines, ou grimpant aux arbres. Puis vous rentrez sales, en sueur.
Ton oncle dira : « Qu'est-ce que c'est que ces affreux petits paysans ? Voilà
une tenue qui ne convient pas à des Brakel, petits ou grands ! »
D'impatience, Felix ferma bruyamment son livre d'images et, les larmes aux yeux,
dit à mi-voix :
- Si monsieur mon oncle parle d'affreux petits paysans, c'est qu'il n'a pas vu
le Peter Vollrad ou l'Anne-Lise Hentschel ou tous les autres enfants du village,
car vraiment je ne crois pas qu'il puisse y en avoir de plus beaux.
- C'est vrai, s'écria Christlieb qui parut sortir d'un rêve. Et la Grete Schulz,
n'est-elle pas jolie, même si elle n'a évidemment pas d'aussi beaux rubans
rouges que moi ?
- Ne dites pas de bêtises, fit la mère un peu irritée, vous ne comprenez pas ce
que veut dire votre oncle.
Felix et Christlieb eurent beau expliquer qu'il faisait splendide comme jamais
dans le bois, il leur fallut rester dans la chambre ; et cela leur fut d'autant
plus pénible que le gâteau de fête, qui était sur la table mais qu'on ne pouvait
entamer avant l'arrivée de l'oncle, répandait des odeurs alléchantes.
- Oh ! qu'il vienne ! qu'il vienne enfin ! criaient les deux enfants, prêts à
pleurer d'impatience.
On entendit enfin un galop de chevaux. Une calèche parut, revêtue d'ornements si
brillants et si somptueux que les enfants demeurèrent stupéfaits : ils n'avaient
jamais rien vu de pareil. Un homme, grand et sec, passa des bras du chasseur qui
avait ouvert la portière dans ceux du sire de Brakel, contre la joue duquel, par
deux fois, il appuya la sienne tout en murmurant :
- Bon jour, mon cher cousin, et sans façons !
Cependant, le chasseur avait encore extrait de la calèche une petite dame
corpulente, aux joues rouges, et deux enfants, un garçon et une fille, et il s'y
était pris si adroitement qu'ils parvinrent tous trois à se tenir debout sur le
sol. Quand tous furent sur pieds, Felix et Chistlieb, ainsi que père et mère
leur avaient enjoint de le faire, s'approchèrent, prirent chacun une des mains
du grand monsieur sec et la baisèrent en disant :
- Soyez le bienvenu, gracieux monsieur notre oncle !
Puis ils traitèrent de même façon les mains de la petite dame corpulente :
- Soyez la bienvenue, gracieuse madame notre tante !
Le garçon portait une culotte bouffante et une jaquette de drap écarlate, toute
revêtue de galons et de brandebourgs d'or ; il avait un petit sabre brillant au
côté, et sur la tête un drôle de bonnet rouge garni d'une plume blanche, sous
lequel son visage jaunâtre et ses yeux ternes et ensommeillés avaient une
expression sotte et craintive. La fillette portait, comme Christlieb, une robe
blanche, mais ornée d'une incroyable quantité de rubans et de dentelles, et ses
cheveux, très bizarrement mis en tresses et relevés sur le sommet de la tête,
étaient surmontés d'un diadème étincelant. Prenant courage, Christlieb voulut
s'emparer de la main de la petite, mais celle-ci la retira brusquement et fit
une mine si piteuse et si pleurnicharde que Christlieb eut vraiment peur et
s'écarta. Felix, de son côté, voulut voir de plus près le sabre du garçon et
tendit la main pour le toucher, mais l'autre se mit à crier :
- Mon sabre ! Il veut prendre mon sabre !
Et il courut se cacher derrière le grand monsieur sec.
Felix rougit et dit avec colère :
- Je ne veux pas te prendre ton sabre, nigaud !
Ces derniers mots avaient été à peine murmurés, mais le sire de Brakel avait
tout entendu et paraissait très embarrassé ; il tournait les boutons de son
gilet et s'écria :
- Allons ! Felix !
La grosse dame dit :
- Adelgunde, Hermann, ces enfants ne vous feront pas de mal, ne soyez pas si
bêtes !
Mais le monsieur sec déclara :
- Ils feront bien connaissance.
Puis il prit la dame de Brakel par la main et la ...
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