Josip STALINE
La terre aux paysans
Les paysans du gouvernement de Riazan ont adressé au ministre Chingarev une déclaration annonçant qu'ils allaient labourer les terres laissées en friche par les grands propriétaires fonciers, même s'ils n'obtenaient pas pour cela l'accord de ces derniers. Les paysans déclarent que le refus des propriétaires fonciers de procéder aux semailles peut avoir des conséquences désastreuses et que le labourage immédiat des terres laissées à l'abandon est le seul moyen de garantir du pain non seulement à la population de l'arrière, mais aussi à l'armée du front.
En guise de réponse, le ministre Chingarev (voir son télégramme) (1) interdit catégoriquement le labourage sans autorisation en le qualifiant d'"acte arbitraire", et il invite les paysans à attendre la convocation de l'Assemblée constituante ; celle-ci, à l'en croire, réglera tout.
Et comme on ne sait pas quand sera convoquée l'Assemblée constituante, comme sa convocation est retardée par le Gouvernement provisoire dont fait partie M. Chingarev, il s'ensuit qu'en fait, la terre doit rester en friche, que les grands propriétaires fonciers restent avec la terre, les paysans sans la terre, et la Russie, les ouvriers, les paysans et les soldats sans pain en quantité suffisante.
Tout cela pour ne pas faire de peine aux propriétaires fonciers, dût la Russie tomber dans les griffes de la famine.
Telle est la réponse du Gouvernement provisoire dont fait partie le ministre Chingarev.
Cette réponse ne nous étonne pas. Le Gouvernement des fabricants et des propriétaires fonciers ne saurait se comporter autrement à l'égard des paysans : que leur importent les paysans, pourvu que prospèrent les propriétaires fonciers !
Aussi nous adressons-nous aux paysans, à tous les paysans pauvres de toute la Russie, pour qu'ils prennent eux-mêmes leur cause en main et la fassent avancer.
Nous les appelons à s'organiser dans des Comités paysans révolutionnaires (Comités de canton, de district, etc.) et, après s'être emparés par l'intermédiaire de ces comités des terres seigneuriales, à les labourer de leur propre chef d'une façon organisée.
Nous les appelons à faire cela sans tarder, sans attendre l'Assemblée constituante et sans prêter attention aux interdictions ministérielles réactionnaires qui mettent des bâtons dans les roues de la révolution.
On nous dit que s'emparer immédiatement des terres seigneuriales saperait l'"unité" de la révolution, en détachant de cette dernière les "couches progressistes" de la société.
Mais ce serait une naïveté de croire que l'on peut faire avancer la révolution sans se brouiller avec les fabricants et les propriétaires fonciers.
Les ouvriers n'ont-ils pas "détaché" de la révolution les fabricants et leur suite en instituant la journée de huit heures ? Qui osera prétendre que la révolution a perdu en soulageant la situation des ouvriers, en réduisant la journée de travail ?
Si les paysans cultivent d'autorité les terres seigneuriales et s'ils s'en emparent, ils "détacheront" de la révolution, sans aucun doute, les propriétaires fonciers et leur suite. Mais qui osera prétendre qu'en rassemblant autour d'elle les millions de paysans pauvres, nous affaiblissons la révolution ?
Les hommes qui veulent exercer une influence sur le cours de la révolution doivent, une fois pour toutes, comprendre clairement que :
1° les forces principales de notre révolution sont les ouvriers et les paysans pauvres qui ont endossé par suite de la guerre la capote du soldat ;
2° au fur et à mesure que la révolution gagne en profondeur et en largeur, les prétendus "éléments progressistes", progressistes en paroles et réactionnaires dans les faits, se "détacheront" d'elle inéluctablement.
Ce serait une utopie réactionnaire que de freiner ce processus bienfaisant par lequel la révolution s'épure des "éléments" inutiles.
La politique d'attente et d'ajournement jusqu'à l'Assemblée constituante, la politique du refus "provisoire" des confiscations, recommandée par les populistes, les troudoviks et les menchéviks, la politique de louvoiement entre les classes (surtout n'offenser personne !) et de honteux piétinement sur place, cette politique n'est pas celle du prolétariat révolutionnaire.
Le cortège victorieux de la révolution russe la balaiera comme un fatras superflu qui n'est utile et profitable qu'aux ennemis de la révolution.
Pravda, n° 32, 14 avril 1917. Editorial.
Oeuvres, t. III, NBE, 1976, pp. 39-41.
NOTES
(1) Le texte du télégramme de Chingarev figure dans l'article de Lénine : "Accord à l'amiable entre propriétaires fonciers et paysans ?" publié dans la Pravda, n° 33 du 15 avril 1917 (voir Lénine, Oeuvres, t. XXIV, p. 128). (N. Ed.)
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