Title: A PROPOS DE L'ABOLITION DES RESTRICTIONS NATIONALES

Author:STALIN
Subject:SOCIALISM & RELATED SYSTEMS
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Josip STALINE


A propos de l'abolition des restrictions nationales



L'une des plaies qui rendaient la vieille Russie infâme était la plaie de l'oppression nationale.
Les persécutions religieuses et nationales, la russification forcée des "allogènes", les mesures de force contre les institutions culturelles des nationalités, la privation des droits électoraux, la privation de la liberté de déplacement, l'excitation des nationalités les unes contre les autres, les pogroms et les massacres : telle était l'oppression nationale de honteuse mémoire.
Comment s'en libérer ?
Le fondement social de l'oppression nationale, la force qui l'anime, est l'aristocratie foncière dépérissante. Plus elle est près du pouvoir, plus elle le tient fermement en main, et plus est forte l'oppression nationale, plus ignobles en sont les formes.
Dans la vieille Russie, quand la vieille aristocratie foncière fondée sur le servage était au pouvoir, l'oppression nationale sévissait à plein, aboutissant fréquemment aux pogroms (pogroms antisémites) et aux massacres (massacres des Arméniens et des Tatars).
En Angleterre, où l'aristocratie foncière (les landlords) partage le pouvoir avec la bourgeoisie, où il n'y a plus depuis longtemps de domination sans partage de cette aristocratie, l'oppression nationale est moins dure, moins inhumaine, si l'on ne tient pas compte, évidemment, du fait qu'au cours de la guerre, le pouvoir étant passé aux landlords, l'oppression nationale s'est considérablement renforcée (persécution des Irlandais et des Hindous).
Quant à la Suisse et à l'Amérique du Nord, où il n'y a pas et où il n'y a jamais eu de landlords, où le pouvoir est tout entier aux mains de la bourgeoisie, les nationalités s'y développent plus ou moins librement et, en règle générale, il n'y a presque pas de place pour l'oppression nationale.
Tout cela tient principalement au fait que, de par sa situation, l'aristocratie foncière est (et cela de toute nécessité !) l'ennemie la plus résolue et la plus implacable des libertés de toute sorte, y compris la liberté nationale ; en effet, la liberté en général, la liberté nationale en particulier sapent (et cela de toute nécessité !) les fondements mêmes de la domination politique de l'aristocratie foncière.
Chasser de la scène politique l'aristocratie féodale, lui arracher le pouvoir, c'est liquider l'oppression nationale et créer les conditions de fait, indispensables à la liberté nationale.
Par sa victoire, la révolution russe a déjà créé ces conditions de fait, en renversant le pouvoir féodal fondé sur le servage et en instaurant les libertés.
Ce qu'il faut à présent, c'est :
1° Consacrer les droits des nationalités libérées de l'oppression ;
2° Les fixer par voie législative.
D'où le décret du Gouvernement provisoire abolissant les restrictions pour motifs confessionnels et nationaux.
Pressé par la révolution grandissante, le Gouvernement provisoire devait faire ce premier pas vers l'émancipation des peuples de Russie, et il l'a fait.
Dans son ensemble, le décret se ramène à l'abolition des restrictions des droits des citoyens de nationalité non russe et de confession non orthodoxe en ce qui concerne : 1° la résidence et les déplacements ; 2° l'acquisition du droit de propriété, etc... ; 3° toute espèce d'activité dans les métiers, le commerce, etc... ; 4° la participation aux sociétés par actions et autres ; 5° l'entrée au service de l'Etat, etc... ; 6° l'accès aux établissements d'enseignement ; 7° l'emploi des langues et dialectes autres que le russe pour la correspondance des sociétés privées, pour renseignement dans les écoles privées de tout genre et pour la tenue des livres de commerce.
Tel est le décret du Gouvernement provisoire.
Les peuples de Russie, qui vivaient jusqu'à présent en suspects, peuvent maintenant respirer et se sentir citoyens de la Russie.
Fort bien.
Mais ce serait une faute impardonnable de penser que ce décret suffit à garantir la liberté nationale, que l'émancipation du joug national est achevée.
Avant tout, le décret n'établit pas l'égalité juridique des nations pour ce qui est de la langue. Le dernier point fait mention du droit d'employer d'autres langues que le russe pour les écritures des sociétés privées et l'enseignement dans les écoles privées. Mais que faire dans les régions ayant une majorité compacte de citoyens non russes, parlant une langue non russe (Transcaucasie, Turkestan, Ukraine, Lituanie, etc.) ? Il est hors de doute qu'elles auront (qu'elles doivent avoir !) leurs propres Diètes et, par conséquent, leurs "écritures" (rien moins que "privées" !), de même que leur "enseignement" dans les écoles (pas seulement "privées" !), -- tout cela, bien entendu, non seulement en russe, mais aussi dans les langues locales. Le Gouvernement provisoire pense-t-il déclarer le russe langue d'Etat, en privant les régions mentionnées du droit d'employer la langue nationale pour la tenue des "écritures" et "l'enseignement" dans leurs établissements rien moins que "privés" ? Il est évident que oui. Mais qui, en dehors des naïfs, peut croire que c'est là l'égalité juridique totale des nations, que clament et proclament sur tous les toits les commères bourgeoises de la Rietch (1) et du Dien (2) ? Qui ne comprendra que cela équivaut à légaliser l'inégalité juridique des nations au point de vue de la langue ?
Poursuivons. Quiconque veut établir une réelle égalité juridique des nations ne peut se borner à une mesure négative en abolissant les restrictions ; il doit passer de l'abolition des restrictions à un plan positif en assurant l'abolition de l'oppression nationale.
C'est pourquoi il est nécessaire de proclamer :
1° L'autonomie politique (non la fédération !) des régions dont le territoire constitue un tout économique avec un mode de vie particulier et une composition nationale de la population, les "écritures" et "l'enseignement" se faisant dans la langue maternelle ;
2° Le droit à l'autodétermination pour les nations qui ne peuvent, pour telle ou telle raison, rester dans le cadre de l'Etat.
Telle est la voie qui conduit à l'abolition effective de l'oppression nationale, à la garantie pour les nationalités du maximum de liberté possible en régime capitaliste.

Pravda, n° 17, 25 mars 1917.

Oeuvres, t. III, NBE, 1976, pp. 25-27.

NOTES

(1) Rietch [La Parole], organe central du parti cadet, parut à Pétersbourg de février 1906 au 26 octobre 1917. (N. Ed.)
(2) Dien [Le Jour], journal paraissant à Pétersbourg depuis 1912 et financé par les banques, se trouvait entre les mains des menchéviks liquidateurs ; il fut interdit le 26 octobre 1917 pour son activité contre-révolutionnaire. (N. Ed.)


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