Josip STALINE
Les conditions de la victoire de la révolution russe
La révolution est en marche. Après avoir éclaté à Pétrograd, elle gagne la province, s'étendant de proche en proche à toute l'immense Russie. Plus encore. Des questions politiques, elle passe inévitablement aux questions sociales, à celles de l'organisation de la vie courante des ouvriers et des paysans, ce qui rend la crise actuelle plus profonde et plus aiguë.
Tout cela ne peut manquer de semer l'alarme dans certains milieux de la Russie des possédants. Les propriétaires fonciers réactionnaires, partisans du tsarisme, relèvent la tête. La clique impérialiste sonne le tocsin. La bourgeoisie financière tend la main à l'aristocratie féodale dépérissante pour l'organisation en commun de la contre-révolution. Aujourd'hui, ces milieux sont encore faibles et indécis ; mais demain, ils peuvent se renforcer et se mobiliser contre la révolution. En tout cas, ils accomplissent leur ténébreux travail sans relâche, rassemblant des forces dans toutes les couches de la population, sans en excepter l'armée...
Comment mater la contre-révolution qui vient ?
Quelles sont les conditions nécessaires à la victoire de la révolution russe ?
Une des particularités de notre révolution réside dans le fait que sa base est jusqu'à présent Pétrograd. Les escarmouches et les coups de feu, les barricades et les victimes, la lutte et la victoire ont eu lieu surtout à Pétrograd et aux environs (Cronstadt, etc.). La province s'est bornée à recueillir les fruits de la victoire et à exprimer sa confiance au Gouvernement provisoire.
Le reflet en est la dualité de pouvoir, le partage, en fait, du pouvoir entre le Gouvernement provisoire et le Soviet des députés ouvriers et soldats de Pétrograd qui ne laisse pas de répit aux mercenaires de la contre-révolution. Un Soviet des députés ouvriers et soldats de Pétrograd, comme organe de la lutte révolutionnaire des ouvriers et des soldats, et un Gouvernement provisoire, comme organe de la bourgeoisie modérée effrayée par les "excès" de la révolution et s'appuyant sur l'inertie de la province : tel est le tableau.
Là réside la faiblesse de la révolution, car un tel état de choses sanctionne la rupture, l'absence de contact entre la province et la capitale.
Mais avec l'approfondissement de la révolution, la province se révolutionne également. Des Soviets de députés ouvriers s'organisent localement. Les paysans sont entraînés dans le mouvement et s'organisent dans leurs unions. L'armée se démocratise et des unions dE soldats s'organisent dans les unités. L'inertie de la province devient un fait du passé.
Par là même, le sol tremble sous les pas du Gouvernement provisoire.
En même temps, le Soviet des députés ouvriers de Pétrograd a lui-même cessé d'être à la hauteur de la situation nouvelle.
Il est nécessaire d'avoir pour toute la Russie un organe de lutte révolutionnaire de toute la démocratie russe, un organe qui ait assez d'autorité pour souder en un tout la démocratie de la capitale et celle de la province et pour se transformer, au moment voulu, d'organe de la lutte révolutionnaire du peuple en organe du pouvoir révolutionnaire, mobilisant toutes les forces vives du peuple face à la contre-révolution.
Cet organe ne peut être qu'un Soviet panrusse des députés ouvriers, soldats et paysans.
Telle est la première condition de la victoire de la révolution russe.
Poursuivons. Comme toute chose dans la vie, la guerre, outre ses côtés négatifs, présente aussi un côté positif : en mobilisant presque toute la population adulte de Russie, elle a insufflé à l'armée l'esprit du peuple et facilité ainsi l'union des soldats et des ouvriers insurgés. C'est là ce qui explique la facilité relative avec laquelle la révolution a éclaté et triomphé dans notre pays.
Mais l'armée est mobile et fluctuante, surtout du fait de ses déplacements continuels d'un lieu à un autre, suivant les besoins de la guerre. L'armée ne peut rester indéfiniment au même endroit pour protéger la révolution de la contre-révolution. Aussi faut-il une autre force armée, celle des ouvriers en armes liés tout naturellement aux centres du mouvement révolutionnaire. Et si la thèse est juste suivant laquelle une révolution ne peut vaincre sans une force armée toujours prête à la servir, notre révolution, elle non plus, ne pourra se passer de sa propre garde ouvrière, indissolublement attachée aux intérêts de la révolution.
L'armement immédiat des ouvriers, la garde ouvrière : telle
est la deuxième condition de la victoire de la révolution.
Un des traits caractéristiques des mouvements révolutionnaires, par exemple en France, a été ce fait incontestable que les gouvernements provisoires y naissaient habituellement sur les barricades et étaient, pour cette raison, révolutionnaires, en tout cas plus révolutionnaires que les assemblées constituantes qu'ils convoquaient par la suite et qui ne se réunissaient ordinairement qu'après le "retour au calme" du pays. C'est là ce qui explique pourquoi les révolutionnaires les plus avertis de ces temps-là s'efforçaient de réaliser leur programme avec l'aide du gouvernement révolutionnaire, avant même la convocation de l'Assemblée constituante et en retardant cette convocation. Ils voulaient ainsi placer l'Assemblée constituante devant le fait accompli des réformes.
Il en va tout autrement chez nous. Notre Gouvernement provisoire n'est pas né sur les barricades, mais à côté d'elles. C'est pourquoi il n'est pas révolutionnaire et ne fait que se traîner, en butant et trébuchant, derrière la révolution. Et si l'on s'en rapporte à la façon dont la révolution gagne graduellement en profondeur, met au premier plan des questions sociales comme la journée de huit heures et la confiscation des terres et révolutionne la province, on peut dire avec certitude que la prochaine Assemblée constituante, représentante du peuple entier, sera bien plus démocratique que l'actuel Gouvernement provisoire, élu par la Douma du 3 juin.
En même temps, on peut craindre que le Gouvernement provisoire, effrayé par l'ampleur de la révolution et imprégné de tendances impérialistes, ne puisse, dans une conjoncture politique déterminée, servir de bouclier et de masque "légaux" à la contre-révolution qui s'organise.
C'est pourquoi il ne faut en aucun cas retarder la convocation de l'Assemblée constituante.
Pour ces raisons, il est nécessaire de convoquer le plus rapidement possible l'Assemblée constituante, seule institution faisant autorité pour toutes les couches de la société et susceptible de couronner l'oeuvre de la révolution, en coupant les ailes de la contre-révolution qui prend son essor.
La convocation rapide de l'Assemblée constituante : telle est la troisième condition de la victoire de la révolution.
Tout cela est nécessairement soumis à une condition générale, l'ouverture la plus rapide de pourparlers de paix, à la cessation de la guerre inhumaine, car la prolongation de la guerre, avec ses conséquences sur la crise des finances, de l'économie et du ravitaillement est l'écueil contre lequel peut se briser le navire de la révolution.
Pravda, n° 12, 18 mars 1917.
Oeuvres, t. III, NBE, 1976, pp. 21-24.
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