Friedrich Engels
Contributions à l'Histoire du Christianisme primitif
(1894)
Traduction de Laura Lafargue
Ce texte d'Engels trace un parallèle entre la situation des premiers chrétiens
et celle des premiers communistes de la première internationale, au siècle
dernier. Ce texte a paru dans le journal LE DEVENIR SOCIAL organe théorique de
la IIe internationale en langue française.
I
L'histoire du Christianisme primitif offre des points de contact remarquables
avec le mouvement ouvrier moderne. Comme celui-ci le christianisme était à
l'origine le mouvement des opprimés, il apparaissait tout d'abord comme religion
des esclaves et des affranchis, des pauvres et des hommes privés de droits, des
peuples subjugués ou dispersés par Rome. Tous les deux, le christianisme de même
que le socialisme ouvrier, prêchent une délivrance prochaine de la servitude et
de la misère; le christianisme transporte cette délivrance dans l'au-delà, dans
une vie après la mort, dans le ciel ; le socialisme la place dans ce monde, dans
une transformation de la société. Tous les deux sont poursuivis, et traqués,
leurs adhérents sont proscrits et soumis à des lois d'exception, les uns comme
ennemis du genre humain, les autres comme ennemis du gouvernement, de la
religion, de la famille, de l'ordre social. Et malgré toutes les persécutions,
et rnême directement servies par elles, l'un et l'autre se frayent
victorieusement, irrésistiblement leur chemin.
Trois siècles après sa naissance, le christianisme est reconnu comme la religion
d'État de l'empire mondial de Rome : en moins de 60 ans, le socialisme a conquis
une position telle que son triomphe définitif est absolument assuré.
Par conséquent, si M. le professeur A. Menger, dans son, Droit au produit
intégral du travail, s'étonne de ce que sous les empereurs romains, vu la
colossale centralisation des biens-fonds et les souffrances infinies de la
c1asse travailleuse, composée pour la plupart d'esclaves, " le socialisme ne se
soit pas implanté après la chute de l'empire romain occidental ", -- c'est qu'il
ne voit pas que précisément ce " socialisme ", dans la mesure où cela était
possible à l'époque, existait effectivement et arrivait au pouvoir -- avec le
Christianisme. Seulement ce christianisme, comme cela devait fatalement être
étant données les conditions historiques, ne voulait pas réaliser la
transformation sociale dans ce monde, mais dans l'au-delà, dans le ciel, dans la
vie éternelle après la mort dans le " millenium " imminent.
Déjà au moyen-âge le parallélisme des deux phénomènes s'impose lors des premiers
soulèvements de paysans opprimés, et notamment, des plébeins des villes. Ces
soulèvements, ainsi, que tous les mouvements des masses au moyen-âge portèrent
nécessairement un masque religieux, apparaissaient comme des restaurations du
christianisme primitif à la suite d'une corruption envahissante [Note : A ceci
les soulèvements du monde mahométan, notamment en Afrique,forment un singulier
contraste. L'Islam est une religion appropriée aux Orientaux, plus spécialement
aux Arabes, c'est-à-dire, d'une part à des citadins pratiquant le commerce et
l'industrie, d'autre part à des Bedouins nomades. Là réside le germe d'une
collision périodique. Les citadins, devenus oppulents et luxueux, se relâchent
dans l'observance de la " Loi " . Les Bedouins pauvres, et, à cause de leur
pauvreté, de moeurs sévères, regardent avec envie et convoitise ces richesses et
ces jouissances. Ils s'unissent sous un prophète, un Madhi, pour châtier les
infidèles, pour rétablir la loi cérémoniale et la vraie croyance, et pour
s'approprier, comme récompense, les trésors des infidèles. Au bout de cent ans,
naturellement, ils se trouvent exactement au même point que ceux-ci ; une
nouvelle purification est nécessaire ; un nouveau Madhi surgit ; le jeu
recommence. Cela s'est passé de la sorte depuis les guerres de conquête des
Almoravides et des Almohades africains en Espagne jusqu'au dernier Madhi de
Khartoum qui bravait les Anglais si victorieusement. Il en fut ainsi, ou à peu
près, des bouleversements en Perse et en d'autres contrées mahométanes. Ce sont
tous des mouvements, nés de causes économiques, bien que portant un déguisement
religieux. Mais, alors même qu'ils réussissent, ils laissent intacts les
conditions économiques. Rien, n'est changé, la collision devient périodique. Par
contre, dans les insurrections populaires de l'occident chrétien, le déguisement
religieux ne sert que de drapeau et de masque à des attaques contre un ordre
économique devenu caduc ; finalement cet ordre est renversé; un nouveau s'élève,
il y a progrès, le monde marche.] , mais derrière l'exaltation religieuse se
cachaient régulièrement de très positifs intérêts mondains. Cela ressortait
d'une manière grandiose dans l'organisation des Taborites de Bohème sous Jean
Zizka, de glorieuse mémoire ; mais ce trait persiste à travers tout le
moyen-âge, jusqu'à ce qu'il disparaît petit à petit, après la guerre des paysans
en Allemagne, pour reparaître chez les ouvriers communistes après 1830. Les
communistes révolutionnaires français, de même que Weitling et ses adhérents, se
réclamèrent du christianisme primitif, bien longtemps avant que Renan ait dit :
" Si vous voulez vous faire une idée des premières communautés chrétiennes,
regardez une section locale de l'Association internationale des travailleurs. "
L'homme de lettres français qui, à l'aide d'une exploitation, de la critique
biblique allemande sans exemple, même dans le journalisme moderne, a
confectionné le roman ecclésiastique, les Origines du Christianisme, ne savait
pas tout ce qu'il y avait de vrai dans son dire. Je voudrais voir l'ancien
internationaliste, capable de lire, par exemple, la seconde épître aux
Corinthiens, attribuée à Paul, sans que, sur un point tout au moins, d'anciennes
blessures ne se rouvrissent chez lui. L'épître tout entière, à partir du VIIIe
chapître, retentit de l'éternelle complainte, trop connue hélas : " les
cotisations ne rentrent pas." Combien des plus Zélés propagandistes, vers 1865,
eussent serré la main de l'auteur de cette lettre, quel qu'il soit, avec une
sympathique intelligence, en lui murmurant à l'oreille : " Cela t'est donc
arrivé, frère, à toi aussi ! " Nous autres aussi nous pourrions en conter long
là-dessus, -- dans notre association aussi les Corinthiens pullulaient, -- ces
cotisations qui ne rentraient pas, qui insaisissables, tournoyèrent devant nos
yeux de Tantale, mais c'étaient là précisément les fameux millions de
l'Internationale.
L'une de nos meilleures sources sur les premiers chrétiens est Lucien de
Samosate, le Voltaire de l'antiquité classique, qui gardait une attitude
également sceptique à l'égard de toute espèce de superstition religieuse, et
qui, par conséquent, n'avait pas de motifs (ni, par croyance païenne ni par
politique) pour traiter les, chrétiens autrement que n'importe quelle
association religieuse. Au contraire, il les raille tous pour leur superstition,
aussi bien les adorateurs de Jupiter que les adorateurs du Christ : de son point
de vue, platement rationnaliste, un genre de superstition est tout aussi inepte
qu'un autre. Ce témoin, en tout cas impartial, raconte, entre autre chose, la
biographie d'un aventurier Pérégrinus, qui se nommait Protée de Parium sur
l'Hellespont. Le dit Périgrinus débuta dans sa jeunesse en Arménie, par un
adultère fut pris en flagrant délit et lynché selon la coutume du pays.
Heureusement parvenu à s'échapper, il étrangla son vieux père et dut s'enfuir. "
Ce fut vers cette époque qu'il se fit instruire dans l'admirable religion des
chrétiens, en s'affiliant en Palestine avec, quelques-uns de leurs prêtres et de
leurs scribes. Que vous dirai-je ? Cet homme leur fit bientôt savoir qu'ils
n'étaient que des enfants, tour à tour prophête, thiasarque, chef d'assemblée,
il fut tout à lui seul, interprétant leurs livres, les expliquant, en composant
de son propre fonds. Aussi nombre de gens le regardèrent-ils comme un dieu, un,
législateur, un pontife, égal à celui qui est honoré en Palestine, où il fut mis
en croix pour avoir introduit ce nouveau culte parmi les hommes. Protée ayant
été arrêté par ce motif, fut jeté en prison. Du moment qu'il fut dans les fers,
les Chrétiens, se regardant comme frappés mirent tout en oeuvre pour l'enlever ;
mais ne pouvant y parvenir, ils lui rendirent au moins toutes sortes d'offices
avec un zèle et un empressement infatigables. Dès le matin on voyait rangés
autour de la prison une foule de vieilles femmes de veuves et d'orphelins. Les
principaux chefs de la secte passaient la nuit auprès de lui, après avoir
corrompu les geôliers : ils se faisaient apporter des mets, lisaient leurs
livres saints ; et le vertueux Pérégrinus il se nommait encore ainsi, était
appelé par eux le nouveau Socrate. Ce n'est pas tout ; plusieurs villes d'Asie
lui envoyèrent des députés au nom des Chrétiens, pour lui servir d'appui,
d'avocats et de consolateurs. On ne saurait croire leur empressement en
pareilles occurences pour tout dire en un mot, rien ne leur coûte. Aussi
Pérégrinus, sous le prétexte de sa prison, vit-il arriver de bonnes sommes
d'argent et se fit-il un gros revenu. Ces malheureux se figurent ...
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