

Friedrich Engels 


Contributions  l'Histoire du Christianisme primitif
(1894)
Traduction de Laura Lafargue




Ce texte d'Engels trace un parallle entre la situation des premiers chrtiens 
et celle des premiers communistes de la premire internationale, au sicle 
dernier. Ce texte a paru dans le journal LE DEVENIR SOCIAL organe thorique de 
la IIe internationale en langue franaise. 





I

L'histoire du Christianisme primitif offre des points de contact remarquables 
avec le mouvement ouvrier moderne. Comme celui-ci le christianisme tait  
l'origine le mouvement des opprims, il apparaissait tout d'abord comme religion 
des esclaves et des affranchis, des pauvres et des hommes privs de droits, des 
peuples subjugus ou disperss par Rome. Tous les deux, le christianisme de mme 
que le socialisme ouvrier, prchent une dlivrance prochaine de la servitude et 
de la misre; le christianisme transporte cette dlivrance dans l'au-del, dans 
une vie aprs la mort, dans le ciel ; le socialisme la place dans ce monde, dans 
une transformation de la socit. Tous les deux sont poursuivis, et traqus, 
leurs adhrents sont proscrits et soumis  des lois d'exception, les uns comme 
ennemis du genre humain, les autres comme ennemis du gouvernement, de la 
religion, de la famille, de l'ordre social. Et malgr toutes les perscutions, 
et rnme directement servies par elles, l'un et l'autre se frayent 
victorieusement, irrsistiblement leur chemin. 
Trois sicles aprs sa naissance, le christianisme est reconnu comme la religion 
d'tat de l'empire mondial de Rome : en moins de 60 ans, le socialisme a conquis 
une position telle que son triomphe dfinitif est absolument assur. 
Par consquent, si M. le professeur A. Menger, dans son, Droit au produit 
intgral du travail, s'tonne de ce que sous les empereurs romains, vu la 
colossale centralisation des biens-fonds et les souffrances infinies de la 
c1asse travailleuse, compose pour la plupart d'esclaves, " le socialisme ne se 
soit pas implant aprs la chute de l'empire romain occidental ", -- c'est qu'il 
ne voit pas que prcisment ce " socialisme ", dans la mesure o cela tait 
possible  l'poque, existait effectivement et arrivait au pouvoir -- avec le 
Christianisme. Seulement ce christianisme, comme cela devait fatalement tre 
tant donnes les conditions historiques, ne voulait pas raliser la 
transformation sociale dans ce monde, mais dans l'au-del, dans le ciel, dans la 
vie ternelle aprs la mort dans le " millenium " imminent. 
Dj au moyen-ge le paralllisme des deux phnomnes s'impose lors des premiers 
soulvements de paysans opprims, et notamment, des plbeins des villes. Ces 
soulvements, ainsi, que tous les mouvements des masses au moyen-ge portrent 
ncessairement un masque religieux, apparaissaient comme des restaurations du 
christianisme primitif  la suite d'une corruption envahissante [Note : A ceci 
les soulvements du monde mahomtan, notamment en Afrique,forment un singulier 
contraste. L'Islam est une religion approprie aux Orientaux, plus spcialement 
aux Arabes, c'est--dire, d'une part  des citadins pratiquant le commerce et 
l'industrie, d'autre part  des Bedouins nomades. L rside le germe d'une 
collision priodique. Les citadins, devenus oppulents et luxueux, se relchent 
dans l'observance de la " Loi " . Les Bedouins pauvres, et,  cause de leur 
pauvret, de moeurs svres, regardent avec envie et convoitise ces richesses et 
ces jouissances. Ils s'unissent sous un prophte, un Madhi, pour chtier les 
infidles, pour rtablir la loi crmoniale et la vraie croyance, et pour 
s'approprier, comme rcompense, les trsors des infidles. Au bout de cent ans, 
naturellement, ils se trouvent exactement au mme point que ceux-ci ; une 
nouvelle purification est ncessaire ; un nouveau Madhi surgit ; le jeu 
recommence. Cela s'est pass de la sorte depuis les guerres de conqute des 
Almoravides et des Almohades africains en Espagne jusqu'au dernier Madhi de 
Khartoum qui bravait les Anglais si victorieusement. Il en fut ainsi, ou  peu 
prs, des bouleversements en Perse et en d'autres contres mahomtanes. Ce sont 
tous des mouvements, ns de causes conomiques, bien que portant un dguisement 
religieux. Mais, alors mme qu'ils russissent, ils laissent intacts les 
conditions conomiques. Rien, n'est chang, la collision devient priodique. Par 
contre, dans les insurrections populaires de l'occident chrtien, le dguisement 
religieux ne sert que de drapeau et de masque  des attaques contre un ordre 
conomique devenu caduc ; finalement cet ordre est renvers; un nouveau s'lve, 
il y a progrs, le monde marche.] , mais derrire l'exaltation religieuse se 
cachaient rgulirement de trs positifs intrts mondains. Cela ressortait 
d'une manire grandiose dans l'organisation des Taborites de Bohme sous Jean 
Zizka, de glorieuse mmoire ; mais ce trait persiste  travers tout le 
moyen-ge, jusqu' ce qu'il disparat petit  petit, aprs la guerre des paysans 
en Allemagne, pour reparatre chez les ouvriers communistes aprs 1830. Les 
communistes rvolutionnaires franais, de mme que Weitling et ses adhrents, se 
rclamrent du christianisme primitif, bien longtemps avant que Renan ait dit : 
" Si vous voulez vous faire une ide des premires communauts chrtiennes, 
regardez une section locale de l'Association internationale des travailleurs. " 
L'homme de lettres franais qui,  l'aide d'une exploitation, de la critique 
biblique allemande sans exemple, mme dans le journalisme moderne, a 
confectionn le roman ecclsiastique, les Origines du Christianisme, ne savait 
pas tout ce qu'il y avait de vrai dans son dire. Je voudrais voir l'ancien 
internationaliste, capable de lire, par exemple, la seconde ptre aux 
Corinthiens, attribue  Paul, sans que, sur un point tout au moins, d'anciennes 
blessures ne se rouvrissent chez lui. L'ptre tout entire,  partir du VIIIe 
chaptre, retentit de l'ternelle complainte, trop connue hlas : " les 
cotisations ne rentrent pas." Combien des plus Zls propagandistes, vers 1865, 
eussent serr la main de l'auteur de cette lettre, quel qu'il soit, avec une 
sympathique intelligence, en lui murmurant  l'oreille : " Cela t'est donc 
arriv, frre,  toi aussi ! " Nous autres aussi nous pourrions en conter long 
l-dessus, -- dans notre association aussi les Corinthiens pullulaient, -- ces 
cotisations qui ne rentraient pas, qui insaisissables, tournoyrent devant nos 
yeux de Tantale, mais c'taient l prcisment les fameux millions de 
l'Internationale. 
L'une de nos meilleures sources sur les premiers chrtiens est Lucien de 
Samosate, le Voltaire de l'antiquit classique, qui gardait une attitude 
galement sceptique  l'gard de toute espce de superstition religieuse, et 
qui, par consquent, n'avait pas de motifs (ni, par croyance paenne ni par 
politique) pour traiter les, chrtiens autrement que n'importe quelle 
association religieuse. Au contraire, il les raille tous pour leur superstition, 
aussi bien les adorateurs de Jupiter que les adorateurs du Christ : de son point 
de vue, platement rationnaliste, un genre de superstition est tout aussi inepte 
qu'un autre. Ce tmoin, en tout cas impartial, raconte, entre autre chose, la 
biographie d'un aventurier Prgrinus, qui se nommait Prote de Parium sur 
l'Hellespont. Le dit Prigrinus dbuta dans sa jeunesse en Armnie, par un 
adultre fut pris en flagrant dlit et lynch selon la coutume du pays. 
Heureusement parvenu  s'chapper, il trangla son vieux pre et dut s'enfuir. " 
Ce fut vers cette poque qu'il se fit instruire dans l'admirable religion des 
chrtiens, en s'affiliant en Palestine avec, quelques-uns de leurs prtres et de 
leurs scribes. Que vous dirai-je ? Cet homme leur fit bientt savoir qu'ils 
n'taient que des enfants, tour  tour prophte, thiasarque, chef d'assemble, 
il fut tout  lui seul, interprtant leurs livres, les expliquant, en composant 
de son propre fonds. Aussi nombre de gens le regardrent-ils comme un dieu, un, 
lgislateur, un pontife, gal  celui qui est honor en Palestine, o il fut mis 
en croix pour avoir introduit ce nouveau culte parmi les hommes. Prote ayant 
t arrt par ce motif, fut jet en prison. Du moment qu'il fut dans les fers, 
les Chrtiens, se regardant comme frapps mirent tout en oeuvre pour l'enlever ; 
mais ne pouvant y parvenir, ils lui rendirent au moins toutes sortes d'offices 
avec un zle et un empressement infatigables. Ds le matin on voyait rangs 
autour de la prison une foule de vieilles femmes de veuves et d'orphelins. Les 
principaux chefs de la secte passaient la nuit auprs de lui, aprs avoir 
corrompu les geliers : ils se faisaient apporter des mets, lisaient leurs 
livres saints ; et le vertueux Prgrinus il se nommait encore ainsi, tait 
appel par eux le nouveau Socrate. Ce n'est pas tout ; plusieurs villes d'Asie 
lui envoyrent des dputs au nom des Chrtiens, pour lui servir d'appui, 
d'avocats et de consolateurs. On ne saurait croire leur empressement en 
pareilles occurences pour tout dire en un mot, rien ne leur cote. Aussi 
Prgrinus, sous le prtexte de sa prison, vit-il arriver de bonnes sommes 
d'argent et se fit-il un gros revenu. Ces malheureux se figurent qu'ils sont 
immortels et qu'ils vivront ternellement. En consquence ils mprisent les 
supplices et se livrent volontairement  la mort. Leur premier lgislateur leur 
a encore persuad qu'ils sont tous frres. Ds qu'ils ont une fos chang de 
culte, ils renoncent aux dieux des Grecs, et adorent le sophiste crucifi dont 
ils suivent les lois. Ils mprisent galement tous les biens et les mettent en 
commun, sur la foi complte qu'ils ont en ses paroles. En sorte que s'il vient  
se prsenter parmi eux un imposteur, un fourbe adroit, il n'a pas de peine a 
s'enrichir fort vite, en riant sous cape de leur simplicit. Cependant 
Prgrinus est bientt dlivr de ses fers par le gouverneur de Syrie. " 
A la suite d'autres aventures encore, il est dit : " Prgrinus reprend donc sa 
vie errante, accompagn dans ses courses vagabondes par une troupe de chrtiens 
qui lui servent de satellites et subviennent abondamment  ses besoins. Il se 
fit ainsi nourrir pendant quelque temps. Mais ensuite ayant viol quelques-uns 
de leurs prceptes (on l'avait vu, je crois, manger d'une viande prohibe), il 
fut abandonn de son cortge et rduit  la pauvret " (Traduction Talbot). 
Que de souvenirs de jeunesse s'veillent, en moi  la lecture de ce passage de 
Lucien. Voil, tout d'abord, le " Prophte Albrecht " qui,  partir de 1840 
environ, et quelques annes durant, rendait peu sres --  la lettre -- les 
communauts communistes de Weitling en Suisse. C'tait un homme grand et fort, 
portant une longue barbe, qui parcourait la Suisse a pied,  la recherche d'un 
auditoire pour son nouvel vangile de l'affranchissement du monde. Au demeurant, 
il parat avoir t un brouillon assez inoffensif, et mourut de bonne heure. 
Voil son successeur moins inoffensif, le Dr George Kuhlmann de Holstein, qui 
mit  profit le temps o Weitling tait en prison, pour convertir les 
communistes de la Suisse franaise  son vangile  lui, et qui, pour un temps y 
russit si bien qu'il gagna jusqu'au plus spirituel, en mme temps que le plus 
bohme d'entre eux, Auguste Becker. Feu Kuhlmann donnait des confrences, qui 
furent publies  en 1845, sous le titre : Le nouveau monde ou le royaume de 
l'esprit sur la terre. Annonciation. Et dans l'introduction rdige selon toute 
probabilit par Becker, on lit : " Il manquait un homme dans la bouche de qui 
toutes nos souffrances, toutes nos esprances et nos aspirations, en un mot, 
tout ce qui remue le plus profondment notre temps, trouvt une voix. Cet homme 
qu'attendait notre poque, il est apparu. C'est le Dr George Kuhlmann de 
Holstein. Il est apparu, avec la doctrine du nouveau monde ou du royaume de 
l'esprit dans la ralit.  " 
Est-il besoin de dire que cette doctrine du nouveau monde n'tait que le plus 
banal, sentimentalisme, traduit en une phrasologie demi-biblique,  la 
Lamennais, et dbit avec une arrogance de prophte. Ce qui n'empchait pas les 
bons disciples de Weitling de porter ce charlatan sur leurs paules, comme les 
chrtiens d'Asie avaient port Prgrinus. Eux qui, d'ordinaire, taient 
archi-dmocratiques et galitaires, au point de nourrir des soupons 
inextinguibles  l'gard de tout matre d'cole, de tout journaliste, de tous 
ceux qui n'taient pas des ouvriers manuels, comme autant de " savants " 
cherchant  les exploiter, se laissrent persuader par ce si mlodramatiquement 
quip Kuhlmann, que dans le " nouveau monde " le plus sage, id est Kuhlmann, 
rglementerait la rpartition des jouissances et qu'en consquence, dans le 
vieux monde dj, les disciples eussent  fournir les jouissances par boisseaux 
au plus sage, et  se contenter, eux, des miettes. Et Pergrinus-Kuhlmann vcut 
dans la joie et dans l'abondance tant que cela durait. 
A vrai dire, cela ne dura gure ; le mcontentement croissant des sceptiques et 
des incrdules, les menaces de perscution du gouvernement Vaudois, mirent fin, 
au royaume de l'esprit  Lausanne : Kuhlmann disparut. 
Des exemples analogues viendront, par douzaine,  la mmoire de quiconque a 
connu par exprience les commencements du mouvement ouvrier en Europe. A l'heure 
prsente des cas aussi extrmes sont devenus impossibles du moins dans les 
grands centres ; mais dans des localits perdues, o le mouvement conquiert un 
terrain vierge, un petit Prgrinus de la sorte pourrait bien compter encore sur 
un succs momentan et relatif. Et ainsi que vers le parti ouvrier de tous les 
pays affluent tous les lments n'ayant plus rien  esprer du monde officiel, 
ou qui y sont -- brls tels que les adversaires de la vaccination, vgtariens, 
les anti-vivisectionnistes, les partisans de la mdecine des simples, les 
prdicateurs des congrgations dissidentes dont les ouailles ont pris le large, 
les auteurs de nouvelles thories sur l'origine du monde, les inventeurs rats 
ou malheureux, les victimes de rls ou d'imaginaires passe-droits, les 
imbciles honntes et les deshonntes imposteurs, -- il en allait de mme chez 
les chrtiens. Tous les lments que le procs de dissolution de l'ancien monde 
avait libr, taient attirs, les uns aprs les autres, dans le cercle, 
d'attraction du christianisme, l'unique lment qui rsistait  cette 
dissolution -- prcisment parce qu'il en tait le produit tout spcial, et qui, 
par consquent, subsistait et grandissait alors que les autres lments 
n'taient que des mouches phmres. Point d'exaltation, d'extravagance, 
d'insanit ou d'escroquerie qui ne se soit produite dans les jeunes communauts 
chrtiennes et qui temporairement et en de certaines localits n'ait rencontr 
des oreilles attentives et de dociles croyants. Et comme les communistes de nos 
premires communauts, les premiers chrtiens taient d'une crdulit inoue  
l'gard de tout ce qui semblait faire leur affaire, de sorte que nous ne savons 
pas, d'une faon positive, si du grand nombre d'crits que Prgrinus a composs 
pour la chrtient il ne se soit pas gliss des fragments par ci, par l, dans 
notre Nouveau Testament. 
II

La critique, biblique allemande, jusqu'ici, la seule base scientifique de notre 
connaissance de l'histoire du Christianisme primitif, a suivi une double 
tendance. 
L'une de ces tendances est reprsente par l'cole de Tubingue,  laquelle, dans 
une acception plus large, appartient aussi D. F. Strauss. Elle va aussi loin 
dans l'examen critique qu'une cole thologique saurait aller. Elle admet que 
les quatre vangiles ne sont pas des rapports de tmoins oculaires, mais des 
remaniements ultrieurs d'crits perdus, et que quatre tout au plus des ptres 
attribues  Saint-Paul sont authentiques. Elle biffe, comme inadmissibles, de 
la narration historique, tous les miracles et toutes les contradictions ; de ce 
qui reste elle cherche  sauver tout ce qui est sauvable, et en cela transparat 
son caractre d'cole thologique. Et c'est grce  cette cole que Renan, qui, 
en grande partie se fonde sur elle, a pu, en appliquant la mme mthode, oprer 
bien d'autres sauvetages encore. En outre de nombre de narrations du Nouveau 
Testament plus que douteuses, il veut nous en imposer quantits de lgendes de 
martyres comme authentiques [ou authentifies - le terme a disparu- note du 
transcripteur] historiquement. Dans tous les cas, tout ce que l'cole de 
Tubingue rejette du Nouveau Testament comme apocryphe ou comme n'tant pas 
historique, peut tre considr comme dfinitivement cart par la science. 
L'autre tendance est reprsente par un seul homme -- Bruno Bauer. Son grand 
mrite est d'avoir hardiment critiqu les vangiles et les apostoliques, d'avoir 
t le premier  procder srieusement dans l'examen, non seulement des lments 
juifs et grco-alexandrins, mais aussi des lments grecs et grco-romains qui 
ouvrirent au christianisme la voie  la religion universelle. La lgende du 
christianisme n de toutes pices du judasme, partant de la Palestine pour 
conqurir le monde au moyen d'une dogmatique et d'une thique arrtes dans les 
grandes lignes, est devenue impossible depuis Bauer ; dsormais elle pourra tout 
au plus continuer de vgter dans les facults thologiques et dans l'esprit des 
gens qui veulent " conserver la religion pour le peuple ", mme au prix de la 
science. Dans la formation du christianisme, tel qu'il  t lev au rang de 
religion d'tat par Constantin, l'cole de Philon d'Alexandrie, et la 
philosophie vulgaire grco-romaine, platonique et notamment stoque, ont eu leur 
large part. Cette part est loin d'tre tablie dans les dtails, mais le fait 
est dmontr, et c'est l, d'une manire prpondrante, l'oeuvre de Bruno Bauer 
; il a jet les bases de la preuve que le christianisme n'a pas t import du 
dehors, de la Jude, et impos au monde grco-romain, mais qu'il est, du moin 
dans la forme qu'il a revtu comme religion universelle, le produit tout spcial 
de ce monde. Naturellement, dans ce travail, Bauer dpassa de beaucoup le but, 
comme il arrive  tous ceux qui combattent des prjugs invtrs. Dans 
l'intention de montrer l'influence de Philon, et surtout de Snque, sur le 
christianisme naissant, mme au point de vue littraire, et de reprsenter 
formellement les auteurs du Nouveau Testatment comme des plagiaires de ces 
philosophes, il est oblig de retarder l'apparition de la nouvelle religion d'un 
demi-sicle, de rejeter les rapports contraires des historiens romains, et, en 
gnral de prendre de graves liberts avec l'histoire reue. Selon lui, le 
christianisme, comme tel, n'apparat que sous les empereurs Flaviens, la 
littrature du Nouveau Testament que sous Hadrian, Antonin et Marc-Aurle. De 
cette sorte disparat chez Bauer tout fond historique pour les narrations du 
Nouveau Testament relatives  Jsus et  sesdisciples ; elles se rsolvent en 
lgendes o les phases de dveloppement internes et les conflits d'me des 
premires communauts sont attribus  des personnes plus ou moins fictives. Ni 
Galile ni Jrusalem, mais bien Alexandrie et Rome sont, d'aprs Bauer, les 
lieux de naissance de la nouvelle religion. 
Par consquent, si l'cole de Tubingue dans le rsidu, incontest par elle, de 
l'histoire et de la littrature du Nouveau Testament, nous a offert l'extrme 
maximum de ce que la science peut, de nos jours encore, laisser passer comme 
sujet  controverse, Bruno Bauer nous apporte le maximum de ce qu'elle peut y 
attaquer. Entre ces limites se trouve la vrit. Que celle-ci, avec nos moyens 
actuels, soit susceptible d'tre dtermine, parat bien problmatique. De 
nouvelles trouvailles, notamment  Rome, dans l'Orient et avant tout en gypte, 
y contribueront bien davantage que toute critique. 
Or, il y a dans le Nouveau Testament un seul livre dont il soit possible, a 
quelques mois prs, de fixer la date de rdaction ; lequel a d tre crit entre 
juin 67 et janvier ou avril 68, un livre qui, par consquent, appartient aux 
tous premiers temps chrtiens, qui en reflte les notions avec la plus nave 
sincrit et dans une langue idiomatique correspondante ; qui, partant, est  
mon sens, autrement important pour dterminer ce que fut rellement le 
christianisme primitif que tout le reste du Nouveau Testament, de beaucoup 
postrieur en date dans sa rdaction actuelle. Ce livre est la, soi-disant 
Apocalypse de Jean ; et comme , par surcrot, ce livre, en apparence le plus 
obscur de toute la Bible, est devenu aujourd'hui, grce  la critique allemande, 
le plus comprhensible et le plus transparent de tous, je demande  en 
entretenir le lecteur. 
Il suffit de jeter un coup d'oeil, sur ce livre pour se convaincre de l'tat 
d'xaltation de l'auteur et du " milieu ambiant " o il vivait. Notre " 
Apocalypse " n'est pas la seule de son espce et de son temps. De l'an 164, 
avant notre re, d'o date la premire qui nous ait t conserve le livre dit 
de Daniel, jusqu' environ 250 de notre re, la date approximative du Carmen de 
Commodien, Renan ne compte pas moins de 15 " Apocalypses " classiques parvenues 
jusqu' nous, sans parler des imitations ultrieures. (Je cite Renan parce que 
son livre est le plus accessible et le plus connu en dehors des cercles 
professionnels). Ce fut un temps o  Rome et en Grce, mais bien davantage 
encore en Asie-Mineure, en Syrie et en Egypte, un mlange disparate des plus 
crasses superstitions de tous les pays tait accept sans examen, et complt 
par de pieuses fraudes et un charlatanisme direct, o la thaumaturgie, les 
convulsions, les visions, la divination de l'avenir, l'alchimie, la kabbale et 
autres sorcelleries occultes tenaient le premier rle. Ce fut l l'atmosphre o 
le Christianisme primitif prit naissance, et cela au milieu d'une classe de gens 
qui, plus que tout autre tait ouverte  ces imaginations surnaturelles. Aussi 
bien les gnostiques chrtiens d'Egypte, comme, entre autres choses, le prouvent 
les papyrus de Leyde, se sont-ils, au IIe sicle de l're chrtienne, fortement 
adonns  l'alchimie, et ont-ils incorpor des notions alchimistes dans leurs 
doctrines. Et les mathematici chaldens et juifs qui, d'aprs Tacite, furent  
deux reprises, sous Claude et encore sous Vitellius, chasss de Rome pour magie, 
ils n'exercrent pas d'autres arts gomtriques que ceux que nous retrouverons 
au coeur mme de l'Apocalypse de Jean. 
A cela s'ajoute que toutes les apocalypses se reconnaissent le droit de tromper 
leurs lecteurs. Non seulement, en rgle gnrale, sont-elles crites par de tout 
autres personnes que leurs auteurs prtendus, pour la plupart plus modernes, par 
exemple le livre de Daniel, le livre d'Hnoch, les Apocalypses d'Esdras, de 
Baruch, de Jude, etc., les livres sibyllins, mais ils ne prophtisent au fond 
que des choses arrives depuis longtemps et parfaitement connues de l'auteur 
vritable. C'est ainsi qu'en l'an 164, peu de temps avant lamort d'Antiochus 
piphane, l'auteur du livre de Daniel fait prdire  Daniel, cens vivre,  
l'poque de Nabuchodonozor, l'ascendant et le dclin de la domination de la 
Perse et de la Macdoine, et le commencement de l'empire mondial de Rome, en vue 
de prdisposer ses lecteurs, par cette preuve de ses dons prophtiques,  
accepter sa prophtie finale : que le peuple d'Isral surmontera toutes ses 
tribulations et sera enfin victorieux. Si donc l'Apocalypse de Jean tait 
rellement l'ouvrage de l'auteur prtendu, elle constituerait, l'unique 
exception dans la littrature apocalyptique. 
Le Jean, qui se donne pour l'auteur, tait en tout cas un homme trs considr 
parmi les chrtiens de l'Asie-Mineure. Le ton les ptres missives aux sept 
communauts nous en est garant. Il se pourrait donc que ce fut l'aptre Jean, 
dont l'existence historique, si elle n'est pas absolument authentique, est du 
moins trs vraisemblable. Et si cet aptre en tait effectivement l'auteur, ce 
ne serait que tant mieux pour notre thse. Ce serait la meilleure preuve que le 
christianisme de ce livre est le vritable, le vrai christianisme primitif. Il 
est prouv, soit dit en passant, que la Rvlation ne procde pas du mme auteur 
que l'Evangile ou les trois ptres galement attribues  Jean. 
L'Apocalypse consiste en une srie de visions. Dans la premire, le Christ 
apparat, vtu en grand-prtre, marchant entre sept chandeliers d'or, qui 
reprsentent les sept communauts asiatiques, et dicte  " Jean " des lettres 
aux sept " anges " de ces communauts. Ds le dbut la diffrence perce d'une 
manire frappante entre ce christianisme-ci et la religion universelle de 
Constantin formule par le Concile de Nice. La trinit non seulement est 
inconnue, elle est ici une impossibilit. A la place du Saint-Esprit unique 
ultrieur, nous avons les " sept esprits de Dieu ", tirs, par les rabbins, 
d'Esae, XI, 2. Jsus-Christ est le fils de Dieu, le premier et le dernier, 
l'alpha et l'omga, mais nullement lui-mme Dieu, ou l'gal de Dieu ; il est au 
contraire " le principe de la cration de Dieu ", par consquent une manation 
de Dieu, existant de tout temps, mais subordonne, analogue aux sept esprits 
mentionns plus haut. Au chap. XV, 3, les martyrs au ciel " chantent le cantique 
de Mose, serviteur de Dieu et le cantique de l'agneau ", pour la glorification 
de Dieu. Jsus-Christ est crucifi  Jrusalem (XI, 8), mais il est ressuscit 
(I. 5, 8), il est l'agneau qui a t sacrifi pour les pchs du monde, et avec 
le sang duquel les fidles de tous les peuples et de toutes langues sont 
rachets  Dieu. Ici gt la conception fondamentale qui permit au Christianisme 
de s'panouir en religion universelle. La notion que les Dieux, offenss par les 
actions des hommes, pouvaient tre propitis [rachets - terme mystique - note 
du transcripteur] par des sacrifices, tait commune  toutes les religions des 
Smites et des Europens ; la premire conception fondamentale rvolutionnaire 
du Christianisme (emprunte  l'cole de Philon) tait, que par un grand 
sacrifice volontaire d'un mdiateur, les pchs de tous les temps et de tous les 
hommes taient expis une fois pour toutes -- pour les fidles. De la sorte 
disparaissait, la ncessit de tout sacrifice ultrieur, et par suite la base de 
nombre de crm onies religieuses. Or, se dbarasser de crmonies qui 
entravaient ou interdisaient le commerce avec des hommes de croyances 
diffrentes, tait la condition indispensable d'une religion universelle. Et 
nonobstant, si ancre dans les moeurs populaires tait l'habitude des 
sacrifices, que le catholicisme, qui radopta tant de coutumes paennes, jugea 
utile de s'accommoder  ce fait en introduisant tout au moins le symbolique 
sacrifice de la messe. Par contre, nulle trace dans notre livre du dogme du 
pch originel. 
Ce qui surtout caractrise ces ptres missives ainsi que le livre tout entier, 
c'est que jamais et nulle part il ne vient  l'ide de l'auteur de se dsigner, 
lui et ses co-religionnaires, autrement que comme juifs. Aux sectaires de Smyrne 
et de Philadelphie, contre lesquels il s'lve, il reproche : " Ils se disent 
tre juifs et ne le sont pas, mais sont de la Synagogue de Satan " de ceux de 
Pergame, il dit : " Ils retiennent la doctrine de Balaam, lequel enseignait 
Balac  mettre un scandale devant les enfants d'Isral, afin qu'ils mangeassent 
des choses sacrifies aux idoles et qu'ils se livrassent.  la fornication.  " 
Ce n'est donc pas  des chrtiens conscients que nous avons affaire ici, mais  
des gens qui se donnent pour juifs ; leur judasme, sans doute, est une nouvelle 
phase de dveloppement de l'ancien ; c'est prcisment pour cela qu'il est le 
seul vrai. C'est pourquoi, lors de l'apparition des saints devant le trne de 
Dieu, viennent en premier lieu 144.000 juifs, 12.000 de chaque tribu, et 
seulement ensuite l'innombrable foule des paens convertis  ce judasme 
renouvel. Notre auteur, en l'an 69 de notre re tait loin de se douter qu'il 
reprsentait une phase toute nouvelle de l'volution religieuse, appele  
devenir un des lments les plus rvolutionnaires dans l'histoire de l'esprit 
humain. 
Ainsi, on le voit, le Christianisme inconscient d'alors tait  mille lieues de 
la religion universelle, dogmatiquement arrte par le Concile de Nice. Ni la 
dogmatique, ni l'thique ultrieure ne s'y rencontre ; en revanche, il y a le 
sentiment qu'on est en lutte contre tout un monde et que l'on sortira vainqueur 
de cette lutte ; une ardeur belliqueuse et une certitude de vaincre qui font 
compltement dfaut chez les chrtiens de nos jours et ne se rencontrent plus 
qu' l'autre ple de la socit, -- chez les socialistes. 
En fait, la lutte contre un monde tout-puissant, et la lutte simultane des 
novateurs entre eux, est commune  tous d'eux, et aux chrtiens primitifs et aux 
socialistes. Les deux grands mouvements ne sont pas faits par des chefs et des 
prophtes, -- bien que les prophtes ne manquent ni chez l'un ni chez l'autre, 
-- ce sont des mouvements de masses. Et tout mouvement de masses est, au dbut, 
ncessairement confus ; confus, parce que toute pense de masses se meut, 
d'abord, dans des contradictions, parce qu'elle manque de clart et de cohrence 
; confus, encore, prcisment  cause du rle qu'y jouent les prophtes, dans 
les commencements. Cette confusion se manifeste dans la formation de nombreuses 
sectes qui se combattent entre elles avec au moins autant d'acharnement que 
l'ennemi commun du dehors. Cela se passa ainsi dans le Christianisme primitif ; 
cela se passa de mme dans les commencements du mouvement socialiste, pour si 
chagrinant que cela fut pour les honntes gens bien intentionns qui, prchrent 
l'union, alors que l'union n'tait pas possible. 
Est-ce que, par exemple, l'Internationale tait tenue en tat de cohsion par un 
dogme unitaire ? En aucune faon. Il y avait l des communistes selon la 
tradition franaise d'avant 1848, qui eux,  leur tour, reprsentaient des 
nuances diffrentes, des communistes de l'cole de Weitling, d'autres encore, 
appartenant  la ligue rgnre des communistes ; des Proudhoniens qui taient 
l'lment prdominant en France et en Belgique, des Blanquistes ; le parti 
ouvrier allemand ; enfin, des anarchistes Bakounistes, qui, un moment, eurent le 
dessus -- et ce n'taient l que que les groupes principaux. A dater de 1a 
fondation de l'Internationale il a fallu un quart de sicle pour effectuer la 
sparation d'avec les anarchistes d'une manire dfinitive et gnrale, et pour 
tablir un accord tout au moins sur les points de vue conomiques les plus 
gnraux. Et cela avec nos moyens de communication, les chemins de fer, les 
tlgraphes, les villes industrielles monstres, la presse et les runions 
populaires organises. 
Mme division en innombrables sectes chez les premiers chrtiens, division qui 
justement tait le moyen d'amener la discussion et d'obtenir l'unit ultrieure. 
Nous la constatons dj dans ce livre, indubitablement le plus ancien document 
chrtien, et notre auteur fulmine contre elle avec le mme emportement qu'il 
dploie contre le monde pcheur du dehors tout entier. Voil tout d'abord les 
Nicolates,  Ephse et  Pergame ; ceux qui. se disent tre juifs, mais, qui 
sont la synagogue de Satan,  Smyrne et Philadelphie ; les adhrents de la 
doctrine du faux prophte, dsign comme Balaam,  Pergame ; ceux qui se disent 
tre des prophtes et qui ne le sont pas,  Ephse ; enfin, les partisans de la 
fausse prophtesse, dsigne comme Jzabel,  Thyatire. Nous n'apprenons rien de 
plus prcis sur ces sectes ; seulement des successeurs de Balaam et de Jzabel, 
il est dit qu'ils mangent des choses sacrifies aux idoles et se livrent  la 
fornication. 
On a essay de reprsenter ces cinq sectes comme autant de chrtiens Pauliens, 
et toutes ces ptres comme tant diriges, contre Paul, le faux aptre, le 
prtendu Balaam et " Nicolas ". Les arguments peu soutenables qui s'y 
rapportent, se trouvent runis chez Renan, Saint Paul (Paris, 1869, pages 
303-305,367-370). Tous, ils aboutissent  expliquer nos ptres missives par les 
Actes des Aptres et les ptres dites de Paul ; crits qui, dans leur rdaction 
actuelle, sont de 60 ans postrieurs  la Rvlation ; dont les donnes 
relatives  celles-ci sont donc plus que douteuses, et qui, de plus, se 
contredisent absolument entre elles. Mais ce qui tranche la question, c'est 
qu'il n'a pu venir  l'esprit de notre auteur de donner  une seule et mme 
secte cinq dsignations diffrentes deux pour la seule Ephse (faux aptres et 
les Nicolates) et deux galement pour Pergame (les Balaamites et les 
Nicolates), et cela en les dsignant expressment comme deux sectes 
diffrentes. Toutefois, nous n'entendons pas nier que parmi ces sectes il ait pu 
se trouver des lments quo l'on considrerait aujourd'hui comme des sectes 
Pauliennes. 
Dans les deux passages o l'on entre dans des particularits, l'accusation se 
borne  la consommation de choses sacrifies aux idoles et  la fornication, les 
deux, points sur lesquels les juifs -- les anciens aussi bien que les juifs 
chrtiens -- taient en dispute perptuelle avec les paens convertis. De la 
viande provenant des sacrifices paens tait non seulement servie aux festins o 
refuser les mets servis pouvait paratre inconvenant, et devenir dangereux, elle 
tait vendue aussi dans les marchs publics o il n'tait gure possible de 
discerner  la vue si elle tait koscher ou non. Par la fornication ces mmes 
juifs n'entendaient pas seulement le commerce sexuel hors du mariage, mais aussi 
le mariage dans les degrs de parent prohibs, ou bien encore entre juifs et 
paens, et c'est l le sens qui, d'ordinaire, est donn au mot dans le passage 
des Actes des Aptres (XV, 20 et 99). Mais notre Jean a une faon de voir  lui 
en ce qui concerne le commerce sexuel permis aux juifs orthodoxes. Il dit (XIV, 
4), des 144.000 juifs clestes : " Ce ,sont ceux qui ne se sont pas souills 
avec les femmes, car ils sont vierges ". Et de fait, dans le ciel de notre Jean, 
il n'y a pas une seule femme. Il appartient donc  cette tendance, qui se 
manifeste galement en d'autres crits du Christianisme primitif, qui tient pour 
pch le commerce sexuel en gnral. Si, en outre, l'on tient compte de ce fait 
qu'il appelle Rome la grande prostitue avec laquelle les rois de la terre ont 
forniqu et qui a enivr du vin de sa prostitution les habitants de la terre -- 
et les marchands de la terre sont devenus riches de l'excs de son luxe, il nous 
est impossible de comprendre -- le mot de l'ptre dans le sens troit que 
l'apologtique thologique voudrait lui attribuer,  seule fin d'en extraire une 
confirmation pour d'autres passages du Nouveau Testament. Bien au contraire, 
certains passages indiquent clairement un phnomne commun  toutes les poques 
profondment troubles,  savoir qu'en mme temps qu'on branle toutes les 
barrires on cherche  relcher les liens traditionnels du commerce sexuel. Dans 
les premiers sicles chrtiens,  ct de l'asctisme qui mortifie la chair, 
assez souvent la tendance se manifeste d'tendre la libert chrtienne aux 
rapports, plus ou moins affranchis d'entraves, entre hommes et femmes. La mme 
chose est arrive dans le mouvement socialiste moderne. 
Quelle sainte indignation n'a pas provoqu aprs 1830, dans l'Allemagne d'alors 
-- " ce pieux pouponnat ", comme l'appelait Heine -- , la rhabilitation de la 
chair Saint-Simonienne ! La plus indigne fut la gent aristocratique qui 
dominait  l'poque, (je ne dis pas la classe aristocratique, vu qu'en 1830 il 
n'existait pas encore de classes chez nous) et qui, pas plus  Berlin que dans 
leurs proprits de campagne ne savaient vivre sans une rhabilitation de la 
chair toujours ritre. Qu'eussent-ils dit, les bonnes gens, s'ils avaient 
connu Fourier, qui met en perspective pour la chair bien d'autre cabrioles. Une 
fois l'utopisme dpass, ces extravagances ont fait place  des notions plus 
rationnelles, et en ralit, bien plus radicales, et depuis que l'Allemagne, du 
pieux pouponnat de Heine, est devenu le centre du mouvement socialiste, on se 
moque de l'indignation hypocrite du vieux monde aristocratique. 
C'est l tout le contenu dogmatique des ptres. Quant au reste, elles excitent 
les camarades  la propagande nergique,  la fire et courageuse confession de 
leur foi  la face de leurs adversaires,  la lutte sans relche contre l'ennemi 
du dehors et du dedans ; et pour ce qui est de cela elles auraient pu, tout 
aussi bien, tre crites par un enthousiaste, tant soit peu prophte, de 
l'Internationale. 
III

Les ptres missives ne sont que l'introduction au vrai thme de la 
communication de notre Jean aux sept communauts de l'Asie Mineure et, par 
elles,  toute la juiverie rforme de l'an 69, d'o la chrtient est sortie 
plus tard. Et ici nous entrons dans le sanctuaire le plus intime du 
christianisme. 
Parmi quelles gens les premiers chrtiens se recrutrent-ils ? principalement 
parmi les " fatigus et chargs ", appartenant aux plus basses couches du 
peuple, ainsi qu'il convient  un lment rvolutionnaire. Et de qui ces couches 
se composaient-elles ? Dans les villes, d'hommes libres dchus -- de toute 
espce de gens, semblables aux mean whites des tats esclavagistes du Sud, aux 
aventuriers et aux vagabonds europens des villes maritimes coloniales et 
chinoises, ensuite d'affranchis et surtout d'esclaves ; sur les latifundia 
d'Italie, de Sicile et d'Afrique, d'esclaves ; dans les districts ruraux des 
provinces, de petits paysans, de plus en plus asservis par les dettes. Une voie 
commune d'mancipation pour tant d'lments divers n'existait pas. Pour tous le 
Paradis perdu tait derrire eux ; pour l'homme libre dchu, la polis, cit et 
tat tout ensemble, de laquelle ses anctres avaient autrefois t les libres 
citoyens ; pour les prisonniers de guerre, esclaves, l're de la libert, avant 
l'assujettissement et la captivit ; pour le petit paysan, la socit gentile, 
et la communaut du sol ananties. Tout cela la main de fer du Romain conqurant 
avait jet  bas. Le groupement social le plus considrable que l'antiquit ait 
su crer, tait la tribu et la confdration des tribus apparentes, groupement 
bas, chez les Barbares, sur les ligues de consanguins ; chez les Grecs, 
fondateurs de villes, et les Italiotes, sur la polis, comprenant une ou 
plusieurs tribus. Philippe et Alexandre donnrent  la pninsule hellnique 
l'unit politique, mais il n'en rsulta pas la formation d'une nation grecque. 
Les nations ne devenaient possibles qu'aprs la chute de l'empire mondial de 
Rome. Celui-ci mit fin une fois pour toutes aux petits groupements ; la force 
militaire, la juridiction romaine, l'appareil pour la perception des impts, 
dissolvrent compltement l'organisation intrieure transmise. A la perte de 
l'indpendance et de l'organisation particulire, vint s'ajouter le pillage par 
les autorits militaires et civiles, qui commenaient par dpouiller les 
asservis de leurs trsors, pour ensuite les leur prter de nouveau, afin de 
pouvoir de nouveau les pressurer. Le poids des impts et le besoin d'argent qui 
en rsultait, achevaient la ruine des paysans, introduisaient une grande 
disproportion dans les fortunes, enrichissaient les riches et appauvrissaient 
tout  fait les pauvres. Et toute rsistance des petites tribus isoles ou des 
villes  la gigantesque puissance de Rome tait dsespre. Quel remde  cela, 
quel refuge pour les asservis, les opprims, les appauvris, quelle issue commune 
pour ces groupes humains divers, aux intrts disparates ou opposes ? Il 
fallait bien, pourtant, en trouver une dt un seul grand mouvement 
rvolutionnaire les embrasser tous. 
Cette issue se trouva ; mais non pas dans ce monde. Et, en l'tat des choses 
d'alors, seule, la religion pouvait l'offrir. Un nouveau monde s'ouvrit. 
L'existence de l'me aprs la mort corporelle tait petit  petit devenu un 
article de foi gnralement reconnu dans le monde romain. De plus, une faon de 
peines et de rcompenses pour les trpasss, suivant les actions commises de 
leur vivant, tait partout de plus en plus admise. Pour les rcompenses,  la 
vrit, cela sonna un peu creux ; l'antiquit tait de sa nature trop 
matrialiste pour ne pas attacher infiniment plus de prix  la vie relle qu' 
la vie dans le royaume des ombres ; chez les Grecs l'immortalit passait plutt 
pour un malheur. Advint le christianisme, qui prit au srieux les peines et les 
rcompenses dans l'autre monde, qui cra le ciel et l'enfer ; et voila trouve 
la voie pour conduire les fatigus et les chargs de cette valle de larmes au 
Paradis ternel. En fait, il fallait l'espoir d'une rcompense dans l'au-del 
pour arriver  lever le renoncement au monde et l'asctisme stocien-philonien 
en un principe thique fondamental d'une nouvelle religion universelle capable 
d'entraner les masses opprimes. 
Cependant la mort n'ouvre pas d'emble ce paradis cleste eux fidles. Nous 
verrons que ce royaume de Dieu, dont la nouvelle Jrusalem est la capitale, ne 
se conquiert et ne s'ouvre qu' la suite de formidables luttes avec les 
puissances infernales. Or, les premiers chrtiens se reprsentaient ces luttes 
comme imminentes. Ds le dbut notre Jean dsigne son livre comme la rvlation 
de ce qui doit " arriver bientt " ; peu aprs, au verset 3, il dit : " 
Bienheureux est celui qui lit et ceux qui coutent les paroles de cette 
prophtie, car le temps est proche "  ;  la communaut de Philadelphie, 
Jsus-Christ fait crire. " Voici, je viens bientt ". Et au dernier chapitre, 
l'ange dit qu'il a manifest  Jean, " les choses qui doivent arriver bientt ", 
et lui command : " Ne cachette point les paroles de la prophtie du livre, 
parce que le temps est proche ", et Jsus-Christ lui-mme dit,  deux reprises, 
versets 12 et 20 : " Je viens bientt ". Nous verrons par la suite combien tt 
ce bientt tait attendu. 
Les visions apocalyptiques que l'auteur fait maintenant passer sous nos yeux, 
sont toutes, et pour la plupart littralement, empruntes  des modles 
antrieurs. En partie, aux prophtes classiques de l'ancien Testament, surtout a 
Ezchiel, en partie aux apocalypses juives postrieures, composes d'aprs le 
prototype du livre de Daniel, et surtout au livre d'Hnoch, dj rdig, du 
moins en partie,  cette poque. Les critiques ont dmontr jusque dans les 
moindres dtails, d'o notre Jean a tir chaque image, chaque pronostic 
sinistre, chaque plaie inflige  l'humanit incrdule, bref, l'ensemble des 
matriaux de son livre en sorte que non seulement il fait montre d'une pauvret 
d'esprit peu commune, mais encore il fournit lui-mme la preuve que ses 
prtendues visions et convulsions, il ne les a pas vcues, mme en imagination, 
comme il les a dpeintes. 
Voici, en quelques mots, la marche de ces apparitions. Jean voit Dieu assis sur 
son trne, un livre ferm de sept sceaux  la main ; devant lui est l'agneau 
(Jsus) gorg, mais de nouveau vivant, qui est trouv digne d'ouvrir les 
sceaux. L'ouverture des sceaux est suivie de signes et de prodiges menaants. Au 
cinquime sceau Jean aperoit sous l'autel de Dieu les mes des martyrs qui 
avaient t tus pour la parole de Dieu : " et elles criaient  haute voix, 
disant, jusqu' quand, Seigneur, ne juges-tu point et ne venges-tu point notre 
sang de ceux qui habitent sur la terre ?  " L-dessus on leur donne  chacun une 
robe blanche et les engage  patienter encore un peu ; il reste d'autres martyrs 
qui doivent tre mis  mort. Ici il n'y a donc nulle question encore de la " 
Religion de l'amour " du" aimez ceux qui vous hassent, bnissez ceux qui vous 
maudissent ", etc., ici l'on prche ouvertement la vengeance, la saine, 
l'honnte vengeance  tirer des ennemis des chrtiens. Et il en est ainsi tout 
le long du livre. Plus la crise approche, plus les plaies, les jugements 
pleuvent dru du ciel, et plus notre Jean prouve de la joie  annoncer que la 
plupart des hommes ne se repentent toujours pas, et refusent de faire pnitence 
pour leurs pchs ; que de nouvelles plaies doivent fondre sur eux ; que Christ 
doit les gouverner avec une verge de fer et fouler le pressoir du vin de la 
colre de Dieu, mais que nanmoins les mcrants restent endurcis. C'est le 
sentiment naturel, loign de toute hypocrisie, qu'on est en lutte, et que,  la 
guerre comme  la guerre. A l'ouverture du septime sceau apparaissent sept 
anges avec des trompettes : chaque fois qu'un ange sonne de la trompette, il 
arrive de nouvelles horreurs. Au septime clat de la trompette, sept nouveaux 
anges entrent en scne, portant les sept fioles de la colre de Dieu qui sont 
verses sur la terre, et de nouveau il pleut des flaux et des jugements ; en 
majeure partie une fatigante rptition de ce qui a dj eu lieu nombre de fois. 
Puis vient la femme, Babylone, la grande prostitue, vtue de pourpre et 
d'carlate, assise sur plusieurs eaux, enivre du sang des saints et du sang des 
martyrs de Jsus, c'est la grande cit qui a son rgne sur les rois de la terre. 
Elle est assise sur une bte qui a sept ttes et dix cornes. Les sept ttes sont 
sept montagnes, ce sont aussi sept " rois ". De ces rois, les cinq sont tombs ; 
l'un est, le septime doit venir, et aprs lui vient un huitime qui sort des 
premiers cinq, qui tait, bless  mort, mais qui a t guri. 
Celui-ci, rgnera sur la terre 42 mois, ou trois ans et demi (la moiti d'une 
semaine d'annes de sept ans), perscutera les fidles jusqu' la mort et fera 
triompher les profanes. Ensuite se livre la grande bataille dcisive, les saints 
et les martyrs sont vengs par la destruction de la grande prostitue, Babylone, 
et de tous ses partisans, c'est--dire de la grande majorit des hommes ; le 
diable est prcipit dans l'abme, y est enchan pour mille ans, pendant 
lesquels rgne le Christ avec les martyrs ressuscits. Quand les mille ans sont 
accomplis le diable est dli : suit une dernire bataille de spectres dans 
laquelle il est dfinitivement vaincu. Une seconde rsurrection a lieu, le reste 
des morts, ressuscitent et comparaissent devant le trne de Dieu (non pas du 
Christ, remarquez bien) et les fidles entrent par un nouveau ciel, une nouvelle 
terre et une nouvelle Jrusalem dans la vie ternelle. 
De mme que tout cet chafaudage est dress avec des matriaux exclusivement 
juifs, pr-chrtiens, de mme il offre presque exclusivement des conceptions 
juives. Depuis que les choses allaient mal pour le peuple d'Isral,  partir du. 
moment o il devenait tributaire de l'Assyrie et de Babylone, jusqu' son 
assujetissement aux Seleucides, c'est--dire d'Isae jusqu' Daniel, on 
prophtisa, aux heures des tribulations, un sauveur providentiel. Au chap.  XII, 
1, 3, de Daniel se trouve la prophtie de la descente de Mical, l'ange gardien 
des juifs, qui lesdlivrera dans leur dtresse ; " beaucoup de morts 
ressusciteront ", il y aura une sorte de jugement dernier, " et ceux qui en 
auront amen plusieurs  la justice luiront comme des toiles,  toujours et  
perptuit ". De chrtien, il n'y a l que l'insistance sur l'imminence du 
royaume de Jsus-Christ et sur la flicit des ressuscits, particulirement des 
martyrs. 
C'est  la critique allemande, et surtout  Ewald, Lcke et Ferdinand Benary que 
nous sommes redevables de l'interprtation de cette prophtie, pour autant 
qu'elle se rapporte aux vnements de l'poque. Grce  Renan, elle a pntr 
dans d'autres milieux que les cercles thologiques. La grande prostitue, 
Babylone, signifie, on l'a vu, la ville aux sept collines. De la bte sur 
laquelle elle est assise, il est dit XVII, 9, II : " Les sept ttes sont sept 
montagnes. Ce sont aussi sept rois, les cinq sont tombs; l'un est et l'autre 
n'est pas encore venu; et quand il sera venu il faut qu'il demeure un peu de 
temps. Et la bte qui tait et qui n'est plus, c'est aussi un huitime roi, elle 
vient des sept mais elle tend  sa ruine. " 
La bte est donc la domination mondiale de Rome, reprsente successivement par 
sept empereurs, dont l'un est bless  mort et ne rgne plus, mais a t guri, 
et va revenir, afin d'accomplir le rgne du blasphme et de la rbellion contre 
Dieu. " Et il lui fut donn de faire la guerre aux saints et de les vaincre. Il 
lui est aussi donn puissance sur toute tribu, langue et nation ; de sorte 
qu'elle sera adore par tous ceux qui habitent sur la terre, dont les noms ne 
sont pas crits au livre de l'agneau ". -- " Et elle faisait que tous, petits et 
grands, riches et pauvres, libres et esclaves, prenaient une marque, ou le nom 
de la bte ou le nombre de son nom. Ici est la sagesse. Que celui qui a de 
l'intelligence, compte le nombre de la bte, car c'est un nombre d'hommes, et 
son nombre est six cent soixante-six ". (XIII 7.118.) 
Constatons seulement que le Boycott est mentionn ici comme une mesure  
employer par la puissance romaine contre les chrtiens -- qu'il est donc 
manifestement une invention du diable -- et passons  la question de savoir qui 
est cet empereur romain qui a dj rgn, qui a t bless  mort et qui revient 
comme le huitime de la srie pour jouer l'Antchrist. 
Aprs Auguste, le premier, nous avons ; 2, Tibre ; 3, Caligula ; 4, Claude ; 5, 
Nron ; 6, Galba. " Cinq sont tombs, lui est. " A savoir : Nron est dj 
tomb, Galba est. Galba rgna du 9 juin 1868 jusqu'au 15 janvier 1869. Mais 
aussitt qu'il fut mont sur le trne, les lgions du Rhin se levrent sous 
Vitelius, cependant qu'en d'autres provinces d'autres gnraux prparrent des 
soulvements militaires. A Rome mme les prtoriens se soulevrent, turent 
Galba et proclamrent Othon. 
Il rsulte de ceci que notre apocalypse a t crite sous Galba, 
vraisemblablement vers la fin de son rgne, ou au plus tard, pendant les trois 
mois (jusqu'au 15 avril 1869) du rgne d'Othon, le septime. Mais qui est le 
huitime, qui a t et n'est pas ? Le nombre 666 nous l'apprendra. 
Parmi les Smites, -- les Chaldens et les Juifs -- de cette poque, un art 
magique tait en vogue, bas sur la double signification des lettres. Depuis 
environ 300 ans avant notre re les lettres hbraques taient galement 
employes comme chiffres : a = 4, b = 2, gr = 3, d = 4, et ainsi de suite. Or 
les devins cabbalistes additionnaient ensemble les valeurs numriques des 
lettres d'un nom, et  l'aide de la somme totale obtenue, par la formation de 
mots ou de combinaisons de mots d'une gale valeur numrique qui comportaient 
des inductions, cherchrent  prdire l'avenir du porte-nom. Pareillement, des 
mots furent exprims dans cette langue des chiffres. On appelait cet art d'un 
nom grec, ghematriak, gomtrie ; les Chaldens qui l'exeraient comme un 
mtier, et que Tacite dnote comme des mathematici, furent chasss de Rome. 
C'est au moyen justement de cette mathmatique qu'a t produit le nombre 666. 
Derrire lui se cache le nom d'un des premiers cinq empereurs romains. Or 
Irne,  la fin du IIe sicle, outre le nombre 666, connaissait la variante 616 
qui, elle aussi, datait d'un temps o l'nigme des chiffres tait encore connu. 
Si la solution rpond galement aux deux nombres la preuve en est faite. 
Ferdinand Benary  trouv cette solution. Le nom est Nron. Le nombre est fond 
sur Nron Kesar, la transcription hbraque -- ainsi que le constatent le Talmud 
et les inscriptions palmyriennes -- du grec Nern Kaisar, Nron empereur, que 
portait comme lgende la monnaie de Nron, frappe dans les provinces de l'Est 
de l'empire. Ainsi : n (nun) = 50, r (resch) = 200, v (vav) pour 0 = 6, n (nun) 
= 50, R (Raph) = 100, s (samech) = 60, et r (resch) = 200, total = 666. Or, en 
prenant pour base la forme latine, Nero Caesar, le second n (nun) est supprim, 
et nous obtenons 666 - 50 = 616, la variante d'Irne. 
Effectivement, l'empire romain, au temps de Galba, tait en dsarroi. Galba 
lui-mme,  la tte des lgions d'Espagne et de la Gaule avait march sur Rome 
pour renverser Nron ; celui-ci s'enfuit et se fit tuer par un affranchi. Et non 
seulement les prtoriens  Rome, mais encore les commandants dans les provinces, 
conspiraient contre Galba ; partout surgissaient des prtendants au trne, 
faisant des prparatifs pour se diriger avec leurs lgions sur la capitale. 
L'empire semblait livr  la guerre intestine ; sa chute paraissait imminente. 
Pour comble, le bruit se rpandit que Nron n'tait pas mort, mais seulement 
bless, qu'il s'tait rfugi chez les Parthes, qu'il passerait l'Euphrate et 
viendrait avec une force arme pour inaugurer un nouveau et plus sanglant rgne 
de terreur. L'Achaie et l'Asie en particulier furent mises en moi par de tels 
rapports. Et justement au moment o l'apocalypse a d tre compose, parut un 
faux Nron qui s'tablit dans l'le de Cythnos, la Thermia moderne, dans la mer 
d'Ege, prs de Patmos et de l'Asie-Mineure, jusqu' ce qu'il fut tu sous 
Othon. Quoi d'tonnant  ce que parmi les chrtiens, en butte aux premires 
grandes perscutions de Nron, l'opinion se soit propage qu'il devait revenir 
comme Antchrist, que son retour et une nouvelle et plus srieuse tentative 
d'extermination de la jeune secte serait le prsage et le prlude du retour de 
Christ, de la grande bataille victorieuse contre les puissances de l'enfer, du 
rgne de mille ans  tablir " bientt "et dont l'arrive certaine fit que les 
martyrs allrent allgrement  la mort. 
La littrature chrtienne des deux premiers sicles donne assez d'indices que le 
secret du chiffre 666 tait alors connu de nombre de personnes. Irne qui ne le 
connaissait plus, savait, par contre, comme beaucoup d'autres jusqu' la fin du 
IIIe sicle, que la bte de l'apocalypse signifiait Nron qui revenait. Puis 
cette dernire trace se perd et notre apocalypse est livre  l'interprtation 
fantastique de devins orthodoxes ; moi-mme j'ai connu encore des vieilles gens 
qui d'aprs les calculs du vieux Johann Albrecht Bengel attendaient le jugement 
dernier pour l'an 1836. La prophtie s'est ralise  la lettre. Seulement le 
jugement dernier n'atteignit pas le monde des pcheurs, mais bien les pieux 
interprtes de l'Apocalypse eux-mmes. Car en cette mme anne de 1836 F. Benary 
fournit la clef du nombre 666 et mit un terme  tout ce calcul divinatoire,  
cette nouvelle ghematriak. 
Du royaume cleste rserv aux fidles, notre Jean ne nous offre qu'une 
description des dehors. D'aprs les notions de l'poque, la nouvelle Jrusalem 
est d'ailleurs construite sur un plan suffisamment grandiose : un carr de 1.200 
stades de ct = 2.227 kilomtres, plus que la moiti des Etats-Unis d'Amrique, 
btie en or et pierres prcieuses. 
L habite Dieu, au milieu des siens et les claire  la place du soleil ; la 
mort n'est plus et il n'y a plus ni deuil, ni cri, ni travail; un fleuve d'eau 
vive coule  travers la ville, sur ces bords croit l'arbre de la vie portant 
douze fruits, et rendant son fruit chaque mois, et les feuilles de l'arbre sont 
" pour la sant des gentils " ( la faon d'un th mdicinal, selon Renan. 
L'Antchrist, p. 452.) L vivent les saints aux sicles des sicles. 
De telle sorte tait fait le christianisme dans son foyer, l'Asie-Mineure, vers 
l'an 68, autant que nous le connaissons. Nul indice d'une Trinit -- en 
revanche, le vieux Jhovah, un et indivisible, du judasme dcadent o il 
s'lve du dieu national juif  l'unique, au premier, Dieu du ciel et de la 
terre, o il prtend dominer sur tous les peuples, promettant la grce aux 
convertis et exterminant les rebelles sans misricorde, fidle en cela  
l'antique parcere subjectis ac debellare superbos. Aussi est-ce Dieu lui-mme 
qui prside au jugement dernier et non pas Jsus-Christ, comme dans les rcits 
ultrieurs des vangiles et des ptres. Conformment  la doctrine persane de 
l'manation familire au judasme dcadent, le Christ est l'agneau man de Dieu 
de toute ternit, il en est de mme des " sept esprits de Dieu " bien 
qu'occupant un rang infrieur, et qui doivent leur existence  un passage 
potique mal compris (Isae XI, 2). Ils ne sont pas Dieu ni l'gal de Dieu, mais 
soumis  lui. L'agneau s'offre de son plein gr comme sacrifice expiatoire pour 
les pchs du monde, et pour ce haut fait se voit expressment promu en grade 
dans le ciel ; dans tout le livre ce sacrifice volontaire lui est compt comme 
un acte extraordinaire et non comme une action jaillissant avec ncessit du 
plus profond de son tre. Il est bien entendu que toute la cour cleste des 
anciens, des chrubins, des anges et des saints ne fait pas dfaut. Pour se 
constituer en religion, le monothisme a d de tout temps faire des concessions 
au polythisme,  dater du zendavesta. Chez les juifs la conversion aux dieux 
paens et sensuels persiste  l'tat chronique jusqu' ce que, aprs l'exil, la 
cour cleste, modele sur le type persan, accommode un peu mieux la religion  
l'imagination populaire. Le christianisme, lui aussi, mme aprs qu'il eut 
remplac le raide et immuable Dieu des juifs par le mystrieux Dieu trinitaire, 
diffrenci en lui-mme, n'a pu supplanter le culte des antiques dieux parmi les 
masses que par le culte des saints. Ainsi, le culte de Jupiter, selon 
Fallmerayer, ne s'est teint dans le Ploponnse, dans la Mana, en Arcadie, que 
vers le IXe sicle (Hist. de la pninsule de la More, I, p. 227). Ce n'est que 
l're bourgeoise moderne et son protestantisme, qui cartent les saints  leur 
tour et prennent enfin au srieux le monothisme diffrenci. 
Notre apocalypse ne connat pas davantage le dogme du pch originel ni la 
justification par la foi. La foi de ces premires communauts, d'humeur 
belliqueuse joyeuse, diffre du tout au tout de celle de l'glise triomphante 
postrieure ;  ct du sacrifice expiatoire de l'agneau, le prochain retour de 
Christ et l'imminence du rgne millnaire en constituent le contenu essentiel ; 
et ce par quoi, seule, elle se manifeste, c'est l'active propagande, la lutte, 
sans relche contre l'ennemi du dehors et du dedans, le fier aveu de leurs 
convictions rvolutionnaires devant les juges paens, le martyre courageusement 
endur dans la certitude de la victoire. 
Nous l'avons vu, l'auteur ne souponne pas encore qu'il est autre chose que 
juif. En consquence, aucune allusion, dans tout le livre, au baptme ; aussi 
bien y a-t-il des indices que le baptme est une institution de la seconde 
priode chrtienne. Les 144.000 juifs croyants sont " scells ", non baptiss. 
Des saints au ciel il est dit : " Ce sont ceux qui ont lav, et blanchi leurs 
longues robes dans le sang de l'agneau "  : pas un mot du baptme. Les deux 
prophtes qui prcdent l'apparition de l'Antchrist (ch. XI) ne baptisent pas 
non plus et au ch. XIX, 10, le tmoignage de Jsus n'est pas le baptme mais 
l'esprit de la prophtie. Il tait naturel dans toutes ces circonstances de 
parler du baptme, pour peu qu'il fut dj institu. Nous sommes don c autoriss 
 conclure avec une presque certitude que notre auteur ne le connaissait pas et 
qu'il ne s'introduisit que lorsque les chrtiens se sparrent dfinitivement 
d'avec les Juifs. 
Notre auteur est galement dans l'ignorance du second sacrement ultrieur -- 
l'eucharistie. Si dans le texte de Luther le Christ promet  tout Thyatirien, 
ayant persvr dans la foi, d'entrer chez lui et de faire la communion avec 
lui, cela donne une fausse apparence. Dans le grec on lit deipnso, je souperai 
(avec lui), et le mot est ainsi correctement rendu dans les bibles anglaises et 
franaises. De la Cne comme festin commmoratif il n'est pas question. 
Notre livre avec sa date si singulirement authentique, est indubitablement le 
plus ancien de la littrature chrtienne tout entire. Aucun autre n'est crit 
dans une langue aussi barbare, o fourmillent les hbrasmes, les constructions 
impossibles, les fautes grammaticales. Seuls, les thologiens de profession, ou 
autres historiographes intresss, nient que les Evangiles et les Actes des 
Aptres sont des remaniements tardifs d'crits aujourd'hui perdus et dont le 
mince noyau historique ne se dcouvre plus sous la luxuriance lgendaire, que 
les trois ou quatre lettres apostoliques, encore reconnues pour authentiques par 
l'cole de Tubingue, ne reprsentent plus, aprs la pntrante analyse de Bruno 
Bauer, que des crits d'une poque postrieure, ou, dans le meilleur cas, des 
compositions plus anciennes d'auteurs inconnus, retouches et embellies par 
nombre d'additions et d'interpolations. Il est d'autant plus important pour nous 
de possder dans notre ouvrage, dont la priode de rdaction se laisse tablir  
un mois prs, un livre qui nous prsente le christianisme sous sa forme la plus 
rudimentaire, sous la forme o il est  la religion de l'tat du IVe sicle, 
acheve dans sa dogmatique et sa mythologie,  peu prs ce que la mythologie 
encore vacillante des Germains de Tacite est  la mythologie de l'Edda, 
pleinement labore sous l'influence d'lments chrtiens et antiques. Le germe 
de la religion universelle est l, mais il renferme encore indistinctement les 
mille possibilits de dveloppement qui se ralisent dans les innombrables 
sectes ultrieures. Si ce plus ancien morceau du christianisme qui devient a 
pour nous une valeur toute particulire, c'est qu'il nous apporte dans son 
intgrit ce que le judasme -- sous la puissante influence d'Alexandrie -- a 
contribu au christianisme. Tout le reste est adjonction occidentale, 
grco-romaine. Il a fallu la mdiation de la religion juive monothiste pour 
faire revtir au monothisme rudit de la philosophie vulgaire grecque la forme 
sous laquelle seul il pouvait avoir prise sur les masses. Une fois cette 
mdiation trouve, il ne pouvait devenir religion universelle que dans le monde 
grco-romain, en continuant de se dvelopper, pour s'y fondre finalement, dans 
le systme d'ides o avait abouti ce monde. 
  
 
